Le prénom

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Message par Kalirr le 07.03.18 23:58


« Vous vous acharnez, mon vieux. Pour une fois, votre talent cède place à votre folie. Il n’y a aucun lien là-dessous. »
 
C’était les mots du bon docteur qui, comme chaque soir en cette saison, passait voir son camarade. Les deux amis discutaient aux coins d’une cheminée, assis dans leurs fauteuils respectifs, un verre d’eau-de-vie à la main. Le médecin était un homme simple. De bonne éducation et de famille convenable, il avait poursuivi des études de guérisseur et officiait dans la cité Blanche. Une chemise de lin, un gilet brun, comme le pantalon, et des chaussures de cuir luisantes. Une fine moustache noire, des cheveux coupés très court et quelques rides dans le coin des yeux annonçant le passage de la quarantaine. Bref, tout chez ce bon docteur était impeccable.
 
« Je vous laisse, elle doit m’attendre, poursuivit-il. Mais par pitié, laissez tomber ces histoires. »
 
Tout en achevant sa phrase, le soigneur avait déjà enfilé son manteau et refermé la porte de la maison derrière lui, laissant son compère seul face à la cheminée. Cette dernière était d’ailleurs la seule source de lumière de la pièce et donnait une allure sinistre à l’homme resté sur son siège. Les flammes venaient mettre en évidence ses cheveux en bataille, sa barbe noire mal taillée et ses yeux fatigués. Son peignoir grenat prenait des allures plus ternes et ses mains étaient crispées sur son verre comme un assassin étranglant sa victime. L’homme qui n’avait que quarante-deux ans en paraissait bien soixante ce soir-là.
 
« Juinsidor 642, un baron brâkmarien disparaît avec toute sa fortune, murmurait-il. Mercedes, sa nouvelle épouse, et les trois enfants de son ancien mariage disparaissent avec lui. Jamais retrouvé. »
 
Sa voix était grave. De ces voix qui hypnotisent, qui captivent au premier son. Une voix qu’on ne peut s’empêcher d’écouter, une voix qui nous berce. Quoi qu’elle dise, on l’entend, on lui donne raison, on la bénit. En réponse à notre homme, rien de plus que le crépitement du bois dans l’âtre doucement consumé par la flamme.
 
« Octolliard 644, Octavien Ordinalli propriétaire des maisons de crédits Ordinalli est traîné devant les tribunaux bontariens pour fraude suite à la publication de documents compromettants. Sa maîtresse disparaît la veille du scandale. Elle s’appelait Coline. »
 
Il continua ainsi sa liste de faits et de noms des minutes durant. Patiemment, longuement, il énumérait ces coupures de presse qu’il avait mémorisé. Au bout d’un bon quart d’heure, alors que le feu commençait à s’éteindre, il se redressa sur son fauteuil.
 
« Mercedes, Coline, Isabelle, Sabine, Renelle, Armande, Violette. Toutes vous n’êtes qu’une. Talentueuse, voleuse et discrète. Oh mon cher Ouatsonne, comme vous aviez tort. Il y a bien un lien dans tout ça. Il y a l’inconnue. Il y a la femme. »
 
Le bois se consumant rapidement, la pièce plongea dans la pénombre. Seul un tas de cendres subsistait là où avait disparue la flamme.


Dernière édition par Kalirr le 19.04.18 16:56, édité 1 fois


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Re: Le prénom

Message par Kalirr le 19.04.18 1:33

 
Elle arracha la clé qui pendait au cou du Duc Ador.
 
L’homme gisait là, sur son lit. Ses lèvres commençaient à emprunter aux myrtilles leur appétissante couleur et ses yeux boursoufflés n’avaient rien à envier à la plus charnue des prunes de la région.
 
Elle arracha donc la clé et se dirigea vers une toile de maître qui trônait au-dessus du massif bureau en bois clair. Décrochant soigneusement la peinture du mur, elle dévoila un coffre dans la serrure duquel elle enchâssa la clé. La lourde porte ouverte, elle extirpa de la boîte blindée des titres de propriété et des chèques de banque qu’elle posa négligemment sur le bureau. Elle mit, finalement, la main sur l’objet de sa convoitise.
 
•   •   •
 
Le duché d’Ouche n’était pas des plus vastes, mais la qualité de sa terre et la tendresse de son climat assurait chaque année de bonnes récoltes. Aussi, on ne comptait plus le nombre de vergers et d’arbres fruitiers qui assuraient de bons revenus au propriétaire des lieux.
 
En ce mois de fraouctor, la récolte battait son plein. Tous les cultivateurs étaient aux champs depuis l’aube et cueillaient les fruits de leur labeur sans économiser leurs gouttes de sueur. Depuis son petit siège, à l’avant du fiacre, la jeune Violette observait les étendues verdâtres du duché d’Ouche pour la première fois. Et pour cause, le duc en voyage à Sufokia venait d’engager cette jeune femme comme voiturière. L’entretien d’embauche fut rapide et la seule qualité que demandait le duc à ses serviteurs était un joli minois. Emilien Ador, duc d’Ouche, avait un faible pour les belles femmes. Cette Violette comblait tous ses désirs. Une épaisse chevelure rousse tressée en une seule longue natte qui pendait sur un dos pâle lui-même relié à une paire de fesses charnues dont la jupe mauve ne pouvait cacher les contours. Au-delà de cette partie, l’anatomie de la dame se prolongeait avec d’interminables jambes qui découragerait presque de contempler les magnifiques pieds enchâssés dans une paire de souliers bruns.
 
La voiture s’arrêta donc aux portes du manoir, laissant descendre son imposant propriétaire, et repartit vers les écuries. Emilien Ador monta quatre à quatre les escaliers et fut accueilli par Armande, sa gouvernante. La femme d’une trentaine d’années martelait le sol du bout d’une botte de cuir qui lui remontait jusqu’au genou. Elle était vêtue d’une robe rose, recouverte d’un tablier blanc en dentelle serré à la taille, qu’elle avait fine. Son index essuya le coin de sa bouche gracile, mise en valeur par un trait de rouge à lèvres de la même couleur que son fard à paupières qui faisait ressortir ses yeux émeraudes. Deux magnifiques dofus ovales encadrés par des mèches de cheveux noires et ondoyantes.
 
« Monsieur Emilien, ce n’est pas sérieux ! Avec cette chaleur !
– Laissez donc mon petit, lui lança-t-il en passant sa main sur la cuisse d’Armande, et préparez-moi plutôt une bonne tarte aux prunes. Vous viendrez me la servir ce soir à vingt-deux heures. »
 
Avec un léger clin d’œil, le duc Ador poursuivit sa route vers la bibliothèque. Il poussa la porte en bois de charme sur laquelle était sculptée les armoiries du domaine et s’arrêta au niveau d’une petite table où était penchée une autre dame, visiblement occupée à rédiger un ouvrage. Le reste de la pièce embaumait la lavande et tout y était propre et ordonné. Tous les ouvrages bien rangés sur leurs étagères respiraient l’ordre et la bonne tenue.
 
« Renelle, ma grande au travail, dit le duc tout en s’asseyant sur son massif fauteuil qui trônait près de la fenêtre.
– Je suis toute à vous, monsieur, répondit l’autre en saisissant de ses mains d’albâtres une nouvelle feuille de papier.
– Mon cher Antoine, ta proposition semble des plus intéressante. Je serai bien aise de pouvoir en discuter au plus vite avec toi et te présenter mes associés. Joins-toi à nous vendredi soir en ma demeure, j’organise un petit bal auquel monsieur Tarjan est convié. Donne ta réponse à la dame qui porte ce courrier. Pourrais-tu, également, lui remettre tes fameuses herbes. Elles ont fait des miracles ! A bientôt, Emilien. »
 
La jeune femme n’avait rien perdue et achevait d’écrire le nom de son maître, s’appliquant particulièrement sur les boucles du « E ». Une fois la lettre bouclée – au moins autant que ses cheveux blonds – elle replia le papier et le cacheta.
 
« Bien, porte-le-lui sans attendre. Apporte-moi sa réponse ainsi que mes herbes ce soir vers vingt-et-une heures. »
 
Passant le pli entre son corsage et sa poitrine – qui était, selon le duc, la plus belle de la province – la jeune femme tourna les talons. Elle ne se retourna qu’un bref instant pour envoyer un clin d’œil complice vers son amant qui se laissa aller à la rêverie devant tant de grâce et de charme.
 
•   •   •
 
« Oh m’dame Armande ! V’là qui fait plaisir d’vous voir là. Z’êtes bien belle a matin. Qu’est qui vous faut ?
– Bonjour, bonjour ! J’viens te chercher des prunes mon bon Roger. Une demie livre devrait me suffire. C’est pour une tarte. »
 
Le « bon Roger » fila vers le fond de son entrepôt et revint avec un panier de prunes aussi grosses que mûres, probablement cueillies il y a peu.
 
« Et dis-moi, Roger. Tu n’aurais pas un truc contre les rats ? Je crois qu’ils commencent à envahir ma cuisine. La sale vermine.
– Oh, l’sagouine de bâte ! Mouve pas. Tê, olé bé ça ! Olé un poison bin fort. 
– Merci mon bon Roger. »
 
Après avoir remercié le paysan d’un tendre baisé, la gouvernante reprit la route du manoir.
 
•   •   •
 
« Bon, bon. Tu diras à ton maître que je serai de la fête. Oh et voici pour ses herbes !
– Bien, monsieur Antoine. Puis-je vous être agréable d’une autre manière ?
– Tu es mignonne Renelle, mais pas aujourd’hui.
– Je n’insiste pas. Oh, monsieur Antoine, auriez-vous quelques choses contre les rats ? Ils commencent à grignoter les livres de ma bibliothèque. »
 
L’apothicaire se frotta le menton et revint avec un petit sachet qu’il donna à la jeune femme. Cette dernière, après avoir embrassé le petit homme, repartit au galop vers la propriété.
 
•   •   •
 
La nouvelle venue n’avait pas perdue de temps. Après s’être occupée des dragodindes, elle avait pris la poudre d’escampette pour visiter les environs. La belle Violette s’était déjà fait connaître dans le bourg de Fort-les-Bois. Elle était passée chez le boulanger, le boucher et avait finie son tour chez le chaisier. Sur la route du retour, elle s’autorisa un petit détour par un champ en jachère duquel elle préleva quelques plantes pour les offrir à son nouvel employeur. Un beaucoup bouquet fait de marguerites, de glycines et de digitales.
 
A vingt heures, elle fut d’ailleurs la première à frapper à la porte de son maître. Personne ne répondit, aussi poussa-t-elle la porte. Il n’était pas là. Sûrement n’avait-il pas terminé son repas. Elle déposa le bouquet sur son lit et quitta les appartements du duc, se promettant de revenir plus tard pour voir si les fleurs avaient fait leur effet.
 
•   •   •
 
A vingt-et-une heure, comme prévu, Renelle fit son entrée dans la chambre de son maître, le paquet d’herbes à la main. Emilien était alors en train de respirer le parfum enivrant de l’assemblage de fleurs.
 
« Oh ! Cher duc, posez cela de suite !
– Quoi ? Que t’arrive-t-il ? Le bouquet de Violette ne te plaît-il pas ?
– De la digitale mon ami ! C’est un puissant poison. N’importe quel botaniste vous le dira. »
 
Le duc reposa lentement le cadeau floral sur sa table de chevet.
 
« Oh, je vois. Elle ne savait sûrement pas… Tu as mes herbes ? Ah ! Bien. »
 
Le Duc Ador se saisit de son paquet et en sortit quelques plantes séchées et coupées en petits morceaux. Il en avala une pincée, une quantité nécessaire pour retrouver toute la vigueur et la rigidité de sa jeunesse. Pendant ce temps, la belle Renelle avait laissé glisser sa robe sur le sol. Elle était assise sur le bord du lit, complètement nue et jouait avec ses jambes comme autant de numéros d’adresses qui invitait le maître des lieux à la rejoindre. Alors que ce dernier sentait revivre la partie la plus virile de son anatomie et faisant quelques pas vers le lit, sa vue commença à se troubler. Rapidement, il chancela et tomba à la renverse sur le matelas. Il commençait à convulser, de la mousse blanchâtre sortant de sa bouche.
 
Renelle, pas surprise pour deux kamas, profita de ce moment pour s’habiller et contempla un instant le bouquet de fleur.
 
« Non, ça aurait été moins théâtrale avec de la digitale. La pauvre petite, elle ne connait vraiment rien au langage des plantes… »
 
Elle arracha la clé qui pendait au cou du Duc Ador, retira la toile de maître du mur, ouvrit le coffre et mis enfin la main sur l’objet de sa convoitise. Une petite bague représentant un léopardo. Son double crime accompli, celle qui ne s’appelait sûrement pas Renelle apposa un baisé sur le front de son amant endormi et partie pour ne plus jamais revenir.

 

•   •   •
 
A vingt-deux heures, Armande entra dans la chambre du duc. Sa tarte lui glissa des mains, son cri était lugubre.
 
On fit venir la garde, des inspecteurs et ce monsieur Charlot Kolms mais personne ne put remettre la main sur la coupable qui était toute désignée mais qui avait fui depuis longtemps. Elle était au service d’Emilien Ador depuis deux mois et connaissait trop bien la région pour se faire prendre.


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Message par Kalirr le 23.04.18 20:33

 
Elle sifflotait un air de fête tout en regagnant le village le plus proche.
 
Derrière elle, régnait un silencieux chaos. Les flammes avaient gagné la charpente en bois de la chapelle, les sœurs couraient en tout sens pour éteindre l’incendie, la mère priait ses grands dieux de sauver ce qui pouvait l’être.
 
La candeur sur le visage de cette joviale marcheuse ne laissait pas deviner qu’elle venait de priver un couvent de sa plus précieuse relique.
 
•   •   •
 
« […] car c’est sous le regard du grand Silencieux que tu fais aujourd’hui le deuil des mots expirés, des paroles susurrées, des phrases […] »
 
La voix de la mère du Silence résonnait jusqu’à l’extérieur de l’imposante chapelle, si bien que quiconque se trouvait dehors, dans les dortoirs qui jouxtaient la grange ou dans le potager pouvait distinctement entendre le sermon.
 
« […] tu combleras le vide du silence par les agapes de la connaissance et tu seras […] »
 
Cela dit, personne ne se trouvait à l’extérieur. Toutes étaient réunies dans l’enceinte de la chapelle. Un édifice massif, sculpté dans le bois clair de la région. Sur des bancs, disposés en cercle, les sœurs priaient et écoutaient le discours dans un silence religieux. Toutes vêtues d’une tunique brune retenue à la taille à l’aide d’une ceinture en fil d’or, leurs cheveux étaient cachés sous un voile de couleur idoine.
 
Au centre, sur l’estrade, la novice était à genou devant une femme d’âge mûr, aux traits tirés et au regard sévère. Elle posait une main fripée et tremblante sur un coffre de bois scellé dans le sol. On disait qu’il contenait une précieuse relique de Sylfaen, mais personne n’avait osé le vérifier sinon la mère du Silence qui en défendait l’accès.
 
« […] la parole est d’argent mais le silence est d’or. Parlez maintenant pour renoncer ou taisez-vous à jamais. »
 
Pas un bruit ne se fit entendre, pas même un insecte, pas même le vent. La cheffe spirituelle acquiesça, sœur Sabine faisait maintenant partie de la communauté. Le rituel achevé, chacune repartie vers ses activités. Qui au potager à récolter les légumes, qui à la grange à ranger la paille fraîchement arrivée, qui au dortoir à changer les bougies.
 
•   •   •
 
Le bruit des essieux mal entretenus s’était déjà fait entendre depuis cinq bonnes minutes. Il faut dire qu’une fois le petit pont franchi, tous les sons rebondissaient sur les collines alentours et finissaient fatalement par perturber la quiétude du couvent de Sylfean. Pourtant, malgré l’avertissement sonore, pas une sœur ne fut là pour accueillir le fils du meunier et sa charrette. Seule sœur Sabine, la novice, s’était dégagée des toufunes de la basse-cour pour aller à la rencontre du jeune homme. Comme ses consœurs, elle portait son austère toge brune et les sandales assorties. Mais elle avait quelque chose en plus. Une grâce, une légèreté dans le pas qui donnait l’impression qu’elle marchait sur des coussins d’air. Elle s’arrêta au niveau du livreur, un sourire illuminant son visage et ses yeux azurs. Elle murmura, elle susurra si bas que le garçon eut du mal à l’entendre : « Puis-je vous aider ? »
 
Qu’avait-elle fait là ? Du bout de la cour, observant la scène depuis le perron de la chapelle, la mère du Silence s’élança d’un pas résigné en direction de l’apprentie. Elle se planta à son niveau et lui assena une violente claque sur la joue droite. Elle s’avança plus encore en chuchota à son oreille : « N’oubliez pas vos vœux, sœur Sabine. JE suis la seule à pouvoir parler lorsque nécessaire. Filez dans vos quartiers sans attende. Votre punition tombera ce soir. »
 
•   •   •
 
Le repas avait été pris dans le plus grand des calmes. Il était constitué d’une soupe de différents légumes de saison, d’un œuf dur ainsi que d’un morceau de pain de seigle. La pitance avalée, chacune attendait l’ordre de la mère du Silence. Toutefois, celui-ci ne vint pas. Au lieu de ça, elle sortie sur la table, une fiole grisâtre. Chacune savait ce que cela signifiait et tous les regards se tournèrent vers la novice.
 
« Pour avoir quitté la route que nous suivons toutes et désobéit aux commandements primordiaux, vous serez privée de nourriture sept jours durant à compter de demain. Et pour vous aider à tenir vos engagements… »
 
La mère attrapa un gobelet d’eau et versa une larme du contenu de sa fiole grise dedans. Elle s’avança d’un pas lourd vers la pénitente et posa le récipient sur la table en bois de chêne.
 
« Bois. »
 
La jeune âme avala le liquide en quelques longues gorgées. Elle sentie ses cordes vocales se serrer, se crisper au passage de la boisson. S’en était presque douloureux. Elle n’osait pas cirer, pas émettre un son. Et quand bien même l’aurait-elle voulu, elle n’aurait pas pu. La potion de la mère du Silence était puissante et pouvait priver quelqu’un de sa voix durant des jours entiers.
 
Sur ordre de la mère, et pas avant, chacune repartie vers son lit, trouver la quiétude du sommeil. Sœur Sabine et la mère du Silence – qui autrefois était connue comme Sœur Nadine – avaient une chambre mitoyenne. Ainsi, elles arrivèrent en même temps à leur porte. La mère entrouvrit la sienne et se retourna pour souhaiter la bonne nuit à son apprentie. Cette dernière, péchant par curiosité, ne put se retenir d’observer l’intérieur de la chambre. Une pièce austère dont elle ne voyait qu’un lit en bois clair et une table de nuit. Une table de nuit bancale et sale. Une table de nuit telle qu’on pourrait en voir dans des maisons paysannes abandonnées. A part une petite zone ronde plus claire sur le dessus, le reste de ce meuble était envahi par la poussière et peut-être même les araknes. Elle n’imaginait pas la mère aussi négligente et cela attira plus encore sa curiosité.
 
« Bonne nuit, Sœur Sabine. » lança la vieille femme de sa voix grinçante.
 
Les portes se refermèrent.
 
•   •   •
 
Voilà plus de deux semaines que Sœur Sabine faisait preuve d’un comportement exemplaire. Aussi, elle fut autorisée à accompagner Sœur Sophie au village pour aller y chercher le pain. Elles arrivèrent donc à Pont-Orris et laissèrent leur charrette chez le boulanger. Le temps du chargement, elles partirent se promener un peu. Sœur Sophie alla s’adonner à son petit plaisir qui consistait à aller écouter les ragots des voyageurs à l’auberge des Quatre Boucliers. Sœur Sabine préféra prendre la route du moulin.
 
A quelques kamètres de la ville, sur une petite colline, elle n’eut pas de mal à trouver cet imposant bâtiment ainsi que le fils de meunier. Elle s’approcha de lui avec son plus tendre sourire.
 
« Bonjour, tu te souviens de moi ?
– Euh… oui. Mais v… vous parlez ?
– Eh bien ça sera notre petit secret, lui susurra-t-elle en plaçant son index sur la bouche du jeune homme. »
 
Le pauvre garçon en devint tout rouge et encore plus bégayant.
 
« Dis-moi, comment t’appelles-tu ?
– O…O…Olivier.
– Olivier. Je m’ennuis seule sur ma colline et, elle fut prise d’un petit rire niait, je t’aime bien. Voudrais-tu venir dîner avec moi, ce soir ? »
 
Le jouvenceau acquiesça vivement. Aussi, il fut convenu qu’ils se retrouveraient dans la grange vers vingt-deux heures, elle amenant la nourriture et lui une eau-de-vie de pomme, l’alcool étant défendu au couvent.
 
•   •   •
 
A vingt-deux heures exactement, Olivier poussa la porte de la grange, sa bouteille à la main. L’obscurité régnait dans la bâtisse et ne lui permettait pas de distinguer ce qui se trouvait devant lui. Au bout de quelques secondes, ses yeux s’étant habitués, il aperçu une petite lueur dans ce qui semblait être un box vide. Il s’en approcha, entra et trouva une bougie posée au milieu d’un pique-nique.
 
Interrogé, plus tard, par Charlot Kolms, il dira ne pas se souvenir. Ne pas savoir d’où était venu le coup, ni même se rappeler ce qu’il faisait là. La seule chose dont il se souvenait, c’était Sabine.
 
Le fait est que le coup vint et eut pour conséquence de plonger le jeune homme dans l’inconscience. Il s’affala près du repas tandis que l’ombre derrière lui lâchait sa pelle pour se saisir de la bougie et de l’alcool de pomme. L’ombre, qui ne s’appelait sûrement pas Sabine mais qui était connue comme telle, fila ensuite à la chapelle.
 
Elle entra et se dirigea vers le coffre en bois scellé qui contenait la relique. Autour de ce dernier, elle avait soigneusement placé la paille des tofunes – qui dormaient maintenant à même le sol – et l’arrosa abondamment d’eau-de-vie. Pour achever son plan, elle prit une grande inspiration et laissa choir la bougie dans un geste exagérément théâtrale. Le tout n’ayant aucun mal à s’enflammer, elle sortit du lieu de prière et hurla du plus fort qu’elle put : « AU FEUUUUUUUUUU ! » Voyant, finalement les volets des dortoirs s’ouvrir, elle alla se cacher dans la grange.
 
Toutes les sœurs sortirent, en proie à la panique. La mère ordonnait qu’on trouve des seaux, qu’on aille au puit et qu’on s’active. On courait en tous sens mais dans un parfait silence, pour le plus grand plaisir de la voleuse qui retourna discrètement dans sa chambre en passant par la fenêtre. De là, elle alla dans celle de la mère qui, dans l’urgence, avait laissé sa porte ouverte.
 
  
Elle trouva, sans surprise, sur la petite table de nuit, la fiole grisâtre qu’elle convoitait tant. S’en saisissant, elle sortit tout naturellement par la porte, passa dans le chaos de la cour avec une grande sérénité et s’en alla sur la route en sifflotant un air de fête tout en regagnant le village le plus proche.






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