Prendre le temps...

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Prendre le temps...

Message par Arlène Kwinzel le Mer 30 Aoû 2017 - 13:11

• PRENDRE LE TEMPS •



« Assurément, votre problème pourrait faire l’objet d’un exercice d’application mathémagique pour mes élèves. Pour quand vous faudrait-il la réponse, dites-vous ?

- Pour avant-hier, mon tout beau, mais j’imagine qu’un mois devrait laisser suffisamment de temps – hihihiiiihihihiii – à tes marmots pour se remuer le ciboulot et en extraire… Comment t’appelles ça, déjà ? La suce antiflic belle ?

- Ahem… Vous faites sans doute référence à la substantifique moelle ?

- Oui, voilà, ça doit être ça ! J’ai jamais été très boucherie-nonosse. »




*   *   *


« … et elles ont fini par aller les ramasser. Et de ton côté ? Qu’as-tu réalisé de beau, ces derniers temps ?

- Rien de plus que ce dont je t’ai déjà parlé, Cerille. Je m’amuse comme une folle, c’est drôlatiquement bon !

- Je répète ma question : qu’as-tu réalisé de « beau », Arlène ?

- Beau comme… ?

- Beau comme mémorable ! Mémorable comme osé ! Osé comme impensable ! J’ai la désagréable impression que tu t’es surtout payé du bon temps. A croire que ton Jacques ne t’avait pas si mal jugée…

- Qu-Quoi ?

- Ferme ta bouche, on dirait une grenouille. Qu’as-tu fait d’ambitieux, ces derniers mois ? Où est passée l’acrobate ? Qu’est devenue l’impertinente ?

- Mmmfffhcmmmpfffmm.

- Pardon ?

- Je dois fermer la bouche ou répondre ?

- Arlène… Ma pauvre, pauvre Arlène…

- Pauvre ? Pas du tout, Cancerille, du tout, du tout ! Figure-toi que je suis plus riche que jamais !

- Tiens donc ?

- L’Emynuscule m’en parlait encore la semaine dernière : le temps, c’est de l’argent. Et je possède quelque chose d’inestimable.

- Tu as… du temps ?

- Pour penser, voui, Cerille.

- Tu es bien… consciente que ce n’est pas l’oisiveté qui va faire de toi celle que tu voulais devenir, rassure-moi ?

- Pour penser, Cerille ! Pour penser l’impensable, hihiiihihihiiihihiiiihii ! »



*   *   *



Une place de village comme il en existe partout sur le Monde des Douze. Une foule. Une célébration.

L’an 647 touche à sa fin, petits et grands se réunissent le temps d’une soirée, d’une nuit, au cours de la cérémonie du célèbre Bal du Début-Temps. Dans quelques instants, le règne annuel du démoniaque Djaul s’achèvera pour laisser la place – tant bien que mal et plus mal que bien – à celui de Jiva la Blanche.

La grand-place bruisse des éclats de rire et l’air, aussi sec que froid, embaume des arômes de vin chaud épicé. Le sucre glace luit à la lueur des guirlandes qui saturent le ciel tandis que la neige recouvre de son manteau épais les tuiles des maisons avoisinantes.

Les enfants courent autour de la clepsydre géante, haute comme six hommes, qui trône au centre de la grand-place. Leurs parents sont occupés à se resservir, qui en marrons, qui en dragodinde, qui en Friswein. L’atmosphère est chaleureuse en cette soirée glaciale.



*   *   *



« … c’est à cet instant que sa progression ralentira, avant de parvenir sur le point d’arrivée.

- Donc tout est juste ?

- J’ai moi-même vérifié les calculs.

- Tu fais un sacré magicien des nombres, chaton.

- Oh, ce n’était rien ! Rien d’insurmontable, en tout cas, pour qui s’y connaît un peu.

- Plus qu’un peu, coco, plus qu’un peu ! Je t’en dois une, et pas n’importe laquelle…

- Allons, ça m’a fait plaisir. D’autant plus que ça m’a permis d’en faire profiter ma classe. Si quelqu’un doit être remercié, c’est vous !

- Oh ? Oh, peut-être bien, oui, maintenant que tu le dis…

- N’hésitez pas à revenir me voir, à l’avenir, s’il vous arrivait d’avoir quelque nouveau casse-tête à résoudre. Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde, hahaha !

- Une autre fois, mon mignon ! Hihiiihihiihihii ! »




*   *   *



Les heures défilent à mesure que les tonnelets se vident et que les plats succèdent aux autres. Les joues sont désormais plus rougies par les effets de l’alcool que par le froid et les agapes, discussions, et rires sont de plus en plus bruyants.

La marée humaine, toujours mouvante, s’écoule entre les buffets montés sur tréteaux en périphérie de la place sablée. Chaque déplacement s’accompagne de crissements siliceux, les flots vivants se déversent autour des obstacles du soir : un arbre décoré ici, un reste d’échafaudage là-bas. Nul ne prête plus attention à ce qui ne se trouve pas en face de lui et la plupart des regards sont tournés vers l’assiette ou le verre le plus proche.

Une silhouette anonyme achève l’ascension d’un toit givré et débute un numéro de fildefériste à partir de l’extrémité d’une des nombreuses guirlandes qui traversent les hauteurs de la grand-place. Le filin – elle s’en est assurée au préalable – est particulièrement résistant.
Ainsi l’ombre colorée progresse-t-elle au-dessus des lampions, sans qu’on ne lui prête la moindre attention, jusqu’au sommet de l’imposante clepsydre.

Il ne lui reste plus qu’à attendre.



*   *   *



« J'utilise un liège excellent, pour sûr, mais c’est bien la première fois qu’on me passe une commande aussi particulière. Vous êtes certaine de vouloir le… lester ?

- Farpaitement !

- Sans vouloir être indiscret, qu’est-ce que vous comptez en faire ?

- Eh bien… Approche-toi, plus près, plus près. Tu sais garder un secret ?

- Oh, bien évidemment ! Bien évidemment !

- Ça tombe bien : moi aussi. »




*   *   *



Vient le moment tant attendu, celui où le bourgmestre à l’équilibre rendu précaire par les excès récents prend la parole afin d’inviter chacun à admirer ce chef-d’oeuvre d’horlogerie, gracieusement prêté à sa commune, dans le but d’assister à la fin d’une année et à la naissance d’une nouvelle.

La clepsydre, pourtant présente depuis la mi-journée, est donc la proie des regards et de l’attention orgueilleuse des habitants. On admire ses lignes, on plaisante sur ses courbes qu'elle emprunte aux sabliers. Les plus jeunes demandent pourquoi elle contient deux liquides de couleurs différentes et superposés. Les vieux se lancent dans des explications mêlées d’approximations grossières et finalement romancées : la phase bleue, la plus dense, représente l’année qui s’achève tandis que la phase rouge supérieure représente l’année qui débute.

Il s’agit donc de matérialiser le passage d’une année à une autre, à l’aide de deux liquides non miscibles. Du moins, c'est ce qu'expliqueraient des personnes qui sauraient de quoi elles parlent. Les interrogations, naïves, fusent quant à l’absence de mélange des deux couleurs. Les réponses, absurdes et attendrissantes, les suivent : les années se succèdent mais ne se mélangent jamais. Le futur ne fraye pas avec le passé. Demain ne sera jamais hier.

Alors, on demande ce qu’il en est du présent et, invariablement, les vieux pointent du doigt le goulot d’étranglement de la clepsydre : c’est la goutte qui en jaillit qui fait office d’instant présent. C’est elle qui matérialise la fuite du temps qui passe, de la partie supérieure de la clepsydre de verre à sa partie inférieure. Cette dernière ne contient, pour l’instant – et les morveux froncent les sourcils – que le « temps » bleu de l’année qui s’achève mais, lorsque la dernière goutte de cette couleur rejoindra ses sœurs, alors – et seulement à ce moment précis – la première gouttelette rouge pourra se frayer un chemin dans le goulot, passant de la partie supérieure de la clepsydre à la partie inférieure, et ira s’écraser dans la cuve translucide remplie des secondes de l’année passée.
A ce moment, tout le monde éclatera de joie et serrera ses voisins dans ses bras, car Jiva la Blanche aura vaincu, une fois de plus, son terrible rival cornu. Et ce sera l'occasion d'un nouveau départ.

Les moins endormis demandent généralement quelle goutte est la plus importante, celle de la dernière seconde de l’année ou bien celle de la première de l’année suivante.
Il en va toujours ainsi et le bourgmestre choisit systématiquement d’interrompre les conciliabules à cette occasion en annonçant qu’il s’apprête à user de magie.

Le silence se fait. Quelques toux, discrètes, s’éteignent, et les oreilles se tendent.

Alors le goutte-à-goutte de la clepsydre – jusque-là éclipsé par les bavardages – s’amplifie jusqu’à devenir audible. Il résonne.


PLOC.



PLOC.



PLOC.



Les secondes s’égrènent et ce n’est désormais plus qu’une question de minutes avant le passage à la nouvelle année.


PLOC.



ploutch



PLOC.



*   *   *



On raconta, par la suite, que quelques-uns avaient vu l’objet effilé choir dans la clepsydre, que sa lente progression à travers la phase rouge avait été remarquée et que sa trajectoire, parfaitement calculée, avait quelque chose de magique, mais nul ne s’en rendit compte sur le moment, tandis que gloussait, perchée au sommet du monument d'horlogerie, l’acrobate mystérieuse.



*   *   *




PLOC.




Il ne restait plus que quelques gouttes bleues.



PLOC.




La foule était crispée, attentive.



PLOC.




Les petits poings serrés des enfants impatients d’assister au miracle ravissaient leurs parents.



PLOC.




L’avant-dernière goutte bleue venait de s’écraser, son ultime semblable pointait à la sortie du goulot d’étranglement.
Durant sa chute, tout le monde retint son souffle, et, pendant une longue seconde, cette ultime gouttelette eut l’honneur d’être le centre d'une attention presque dévote.



PLOC.



Ils y étaient. Toutes et tous. Dans cet entre-deux temporel, philosophique et matériel. Plus tout à fait dans le passé, pas totalement dans le futur, cantonnés au présent. Agrippés à cette idée, tenace, qu’une goutte d'huile teinte représentait tout ce qui comptait.











Des regards se tournèrent en direction du bourgmestre. Avait-on raté l’écoulement de la première seconde de l’année ? Pourquoi le sortilège d’amplification sonore ne fonctionnait-il plus ? Pour quelle raison n’y avait-il pas d’huile rouge dans la partie inférieure de la clepsydre ?

On dépêcha quelques individus bien bâtis qui se firent la courte échelle, pendant que d’autres allaient chercher des échafaudages, et l’on se rendit compte que le goulot d’étranglement était obstrué par une sorte de… de bouchon.

Un banal bouchon conique, plus lourd que la normale, était venu se coincer dans la partie la plus étroite de l'objet de précision, celle-là même qui permettait l’écoulement des fluides qu’elle contenait.

Comment pareil intrus avait-il pu pénétrer à l’intérieur de la clepsydre ? Qui l’y avait laissé tomber ? Car c’était forcément du fait de quelqu’un, cela ne pouvait pas résulter du hasard ! Le diamètre du bouchon était parfaitement adapté pour clore hermétiquement le goulot d’étranglement et l’obstruction avait eu lieu pile au moment fatidique !

Lorsque les plus agiles atteignirent le sommet de la clepsydre géante, ils trouvèrent, coincée dans l’orifice de remplissage, une carte à jouer frappée d’un as de pique.

Le bourgmestre était outré, ses adjoints scandalisés et la population, qui ignorait cette fâcheuse découverte, était éplorée : on venait de lui voler la première seconde de la nouvelle année.

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