Chroniques de la Compagnie Sombre.

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Chroniques de la Compagnie Sombre.

Message par Emyn Muil le Dim 22 Jan 2017 - 19:59




PROLOGUE : À L'ERRANCE, ILS SE SONT CONDAMNÉS



Le monde était encore jeune, l'Horloge de Xélor n'avait seulement annoncé sa vingt-quatrième année, quand avait été bâtie une grande cité noire aux confins méridionaux d'Amakna. Ici, aux pieds des volcans, était Brâkmar la sombre, la glorieuse cité de Djaul, première grande ville des temps connus. Là adorait-on Rushu et les démons, car c'était à leur honneur qu'elle avait été construite. Mais tôt trouva-t-elle une rivale : Bonta la blanche, deuxième grande ville des temps connus, bâtie aux confins septentrionaux d'Amakna, car là étaient réunis, dans la grande plaine verte, ceux qui craignaient les démons et ne révéraient qu'aux dieux. Alors une grande guerre débuta, et lorsque l'Horloge compta cent-trente-cinq années, les deux rivales furent rasées, et on ne devait plus en entendre parler avant plusieurs siècles.

Mais la race noire des adorateurs de Rushu ne s'éteignit pas pour autant, et, éparpillée, elle se réunit à nouveau en l'an 325, lorsqu'Hyrkul le Tendancieux construisit le village de Gisgoul dans les landes de Sidimote, non loin au nord des ruines de Brâkmar. On y avait dressé une grande tour — un temple dédié aux démons — autour de laquelle s'étaient regroupées les âmes qui révéraient aux démons, réveillées après un long sommeil, germant de-ci de-là après une insoupçonnée maturation. Or, c'était bien là une œuvre prodigieuse et ambitieuse, et elle ne devait pas rester paisible longtemps, car en l'an 342, Katar et les descendants de l'Ordre du Cœur Vaillant de Bonta marchèrent sur Gisgoul.

Et grand le péril était pour les suivants d'Hyrkul qui, mal organisés, n'étaient pas préparés pour la bataille. Leur résistance fut toutefois vaillante, et bien des haut-faits d'armes réalisés dans le combat pourraient être racontés. L'espoir résidait en la personne d'Hyrkul, mais celui-ci périt, sans que nul ne sache comment. Alors ceux de Gisgoul furent vaincus et massacrés, et le village fut rasé, à l'exception de la tour qui se dresse encore, intacte, dans la lande rase de nos jours, car personne ne parvint à la détruire.

Mais tous ne périrent pas, et onze survivants, avec leur famille, se réunirent le soir de la bataille, dans une retraite sûre. Onze lignées différentes qui, si elles n'étaient toutes égales dans le prestige et la richesse, car d'anciennes et puissantes d'entre elles — comme les Ergeroth — cohabitaient avec d'autres, plus modestes et jeunes — comme les Mordath —, étaient unies dans leur fidélité à la Cité Sombre et dans leur haine des Bontariens qui avaient commis un tel massacre. Alors ils bouillonnaient tous de colère et Ligemrom Ergeroth leur parla ainsi :

« Frères ! Voici comment l'ennemi fourbe a souillé une fois de plus notre terre sacrée du sang des nôtres ! Les Bontariens ont tué nos enfants et nos femmes ! Ils ont brûlé nos maisons et profané nos temples ! Je le vois : la colère gronde en vous. Et nous savons que nous ne pouvons tolérer de tels actes sans y répondre, car notre honneur n'en serait pas sauf. Aussi, amis, j'en appelle à la vengeance sacrée ! »

Ces paroles exaltèrent les dix autres rescapés, et ils brandissaient leurs armes, levaient les poings et criaient leur approbation. Alors, encouragé, Ligemrom poursuivit ainsi :

« Frères ! Suivons la voie démoniaque, comme le faisaient déjà les pères de nos pères ! Jurons serment ! Jurons serment que chaque Bontarien ayant participé au massacre sera tué de nos propres mains, et s'il venait à nous échapper jusqu'au jour de son dernier souffle, alors nous tuerions ses enfants, et les enfants de ses enfants, et les enfants des enfants de ses enfants, et ainsi de suite s'il le faut, pour cent générations ! »

La fureur meurtrière de Ligemrom se propagea sans peine à ses compagnons, et une clameur démente se faisait entendre dans la lande. Au tour de Gilfred Ungol de poursuivre : « Oui ! Nous formerons une compagnie ! Et nous n'aurions de répit tant que notre serment ne sera accompli ! Nous écumerons les terres sauvages et répandrons mort et sauvage justice derrière nous, et la terreur précédera notre arrivée dans les villages par trop paisibles de la vermine bontarienne ! Que les puissances en soient témoins : les Ungol prêteront serment ! »

Tour à tour, Mordath, Vildred, Childion, Théud, Morgul, Volahn, Bolg et Daerdr prononcèrent également leur approbation. Il ne restait plus qu'Aehl Muil le Sage, qui restait silencieusement assis sur un rocher, observant ses frères d'armes d'un air pensif. Alors le silence se fit et tous tournèrent le regard vers lui en attente de sa réaction : « Mes frères, je devine que cette entreprise nous apportera plus de mal que de bien, et que nous nous vouons à une vie âpre et rude, faite d'errance et de lourds sacrifices. Peut-être cent ans ne suffiront pas même à accomplir notre tâche, alors nous transmettrons notre lourd fardeau à nos fils, et peut-être ceux-ci feront de même avec leurs propres fils. Mais nos lois sacrées ne nous laissent pas le choix, aussi comptez sur les Muil pour prêter serment également. »

La déclaration fut accueillie par de grands cris. Les onze conjurés s'en remirent aux puissances et énoncèrent solennellement le serment qui devait les lier bien plus longtemps que leur folie ne pouvait l'imaginer. Ils répandirent et mêlèrent leur sang, et Ligemrom conclut ainsi : « Nous formerons la Compagnie Sombre ! Longue vie à elle, et que la terre rougisse du sang répandu de nos ennemis ! »


Dernière édition par Emyn Muil le Mer 26 Juil 2017 - 22:30, édité 1 fois
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Message par Emyn Muil le Dim 5 Fév 2017 - 1:45

PARTIE I : LE TEMPS DE LA VENGEANCE SACRÉE.


CHAPITRE I :





Ainsi commença la pénible existence de la Compagnie Sombre. Ils vivaient en nomades, s'installant ici un jour, là-bas un autre jour, au gré de leurs besoins. Souvent, les compagnons se dispersaient aux quatre vents, cherchant des informations sur ceux qu'ils voulaient tuer, ou partant au loin acquérir de quoi subsister. Leur vie rude et leur détermination leur fortifièrent le cœur et l'âme, et ils n'eurent aucune peine à adopter leur nouvelle vie faite d'une nourriture frugale et d'un grand inconfort.

Ils effectuaient leur labeur lentement, mais patiemment. Et biens des gorges fut tranchées, si bien qu'un bruit courut sur ces mystérieux compagnons noirs qui allaient dans les villages répandre la mort, une fois la nuit tombée.

Un jour, alors que cinq années s'étaient déjà écoulées depuis la destruction de Gisgoul, Ligemrom Ergeroth alla trouver un fermier qui vivait seul dans les champs au sud de l'ancienne Bonta. Les chiens aboyaient alors que l'ombre noire avançait vers la petite masure. Son habitant sortit et vint à la rencontre du visiteur inattendu. Il s'appelait Katolikos, et il avait combattu avec l'ordre du Cœur Vaillant à Gisgoul.

« Qui va là ? S'enquit-il. Voici un bien drôle d'accoutrement, voyageur. On n'aime pas trop ça par ici, les étrangers et leurs bizarreries. Que viens-tu faire ici ? »

« Je me nomme Ligemrom Ergeroth. Je suis ici pour te tuer. » répondit avec calme le compagnon noir. Le visage du fermier affichait la stupeur :

« Me tuer ? Es-tu donc un de ces compagnons noirs dont certains parlent avec grand effroi ? On dit que vous êtes des suppôts des démons, et que vous répandez la mort en leur nom. » A ces mots, il cracha à terre de mépris.

« Nous vouons aux démons, et tuons pour laver notre honneur qui n'est pas sauf : ainsi suivons-nous leur enseignement, qui est celui de notre peuple. »

« Ah ! Voici que certains de votre espèce nous ont échappé, lorsque nous mîmes feu à votre trou à rats ! L'existence de ce temple en elle-même est une injure. Une injure faite aux dieux si bons que vous avez abandonnés, en suivant les voies viles des démons méchants. »

« Nous vouons aux démons, mais nous vouons également aux Douze. Nous reconnaissons la bonté des dieux, et nous les en remercions de la même manière que vous, Bontariens, le faites. Mais nous reconnaissons également la force et la valeur des démons, et leur enseignement est tout autre, même s'il est sans doute difficile à entendre aux mous esprits et aux âmes par trop endormies par le médiocre confort. »

« Je dis que vous n'êtes rien de plus que félons apostats et  sanguinaires assassins. Les voies des dieux sont claires, et les démons sont les ennemis du genre humain. Ils sont les ennemis des dieux, et ne répandent que destruction et perversion. Si vous connaissiez si bien les Douze, alors peut-être sauriez vous cela. »

« Les querelles des puissances ne nous regardent pas, nous, simples mortels. L'enseignement que nous en tirons, c'est qu'il est des choses que la nature a faites opposées : le jour et la nuit, l'été et l'hiver, et le printemps et l'automne ; la chaleur et le froid, l'humide et le sec... Les puissances, en se querellant, dessinent dans le Ciel l'opposition fondamentale, et c'est de cette opposition que naît l'instable harmonie, l'éternel status quo. Aussi devrions-nous nous garder de juger si l'un ou l'autre opposé vaut mieux que l'autre, et tenter d'apprendre ce qu'ils ont à nous enseigner tous les deux. Nous nous lierons ainsi avec le cosmos, et ce qui est dessiné au Ciel, nous le dessinerons en nous-mêmes. »

Ligemrom marqua une pause, puis soupira. « Sache, Katolikos, qu'au contraire de l’engeance bontarienne qu'est la tienne, nous n'assassinons pas des innocents pour leurs simples croyances. Maintenant, fermier, prépare-toi à mourir. »

Il enfonça sa lame dans le ventre de l'agriculteur et s'en alla.
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Re: Chroniques de la Compagnie Sombre.

Message par Emyn Muil le Mer 26 Juil 2017 - 22:22

CHAPITRE II :

Voici dix ans que la Compagnie Sombre s'était jetée avide de sang sur les routes de Terra Amakna. Elle menait une vie rude, toujours dehors, en plein vent, à l'ombre des rochers, des arbres, ou sous la pluie, la grêle, la neige et le soleil implacable. Notre lecteur, que nous espérons confortablement assis auprès du feu, peut-il imaginer ce qu'implique un tel mode de vie ? Les nuits à-même le sol sont brèves et sans rêves. Les maigres repas avalés dans le froid sont mastiqués lentement, comme si l'on pouvait ainsi en quérir plus de substance. Le corps erreinté par les longues marches ne laisse guère de place aux longues spéculations de l'esprit.

Mais celui-ci se sent libre, comme le corps qui vagabonde toujours vers l'inconnu. L'inconfort est d'une agréable simplicité, doux dans sa simple appréciation (et inquiétude) du temps qui vient. Et l'avenir, les compagnons noirs l'affrontent dans leur ferme quête de vengeance. Voici donc ces âmes fortifiées bravant chaque jour les éléments, toujours suivant la même quête sanguinaire. Et bien des morts jonchaient les chemins qu'ils empruntaient.

Ce jour-ci, Mordath se rendait à Bonta-même tuer Boinebroke, le bienheureux et cruel marchand. Lorsqu'il était jeune, et avant de s'être lancé dans les affaires, il avait combattu parmi les Bontariens à Gisgoul. Mordath alla dans sa cossue demeure, dans laquelle il pénétra sans frapper.

« Beau manoir, Boinebroke ! C'est avec les deniers de la milice que tu as pu acquérir de tels biens ? »

Alerté par la voix, ledit Boinebroke vint jusqu'au hall d'entrée où il put constater l'entrée de l'impudent.

« Qui êtes-vous donc ? Que faites-vous là ? C'est une propriété privée, Monsieur, et je ne crois pas vous avoir invité à y pénétrer ! Quant à mes biens, ils ont été dignement et honnêtement acquis par le fruit de mon patient labeur.

— Tu m'en diras tant ! C'est en rognant sur le pain de combien de tes pauvres tisserands que tu as pu t'engraisser de la sorte, comme un porkass ? Tu étais plus mince, dans mes souvenirs, lorsque tu étais lors occupé à massacrer les nôtres à Gisgoul.

— Ah ! Tu es donc un de ces fameux compagnons noirs, c'est ça ? Je dois te reconnaître un certain courage d'être venu jusqu'à moi ! J'ai des amis hauts placés au Conseil, et ma mort ne restera pas impunie, si tu as l'intention de me tuer.

— Il me semblait pourtant, au vu des relations que tu entretiens avec tes ouvriers, que la justice de ta ville ne fonctionnait guère très bien. Sauf peut-être pour ceux qui la corrompent avec leur or vilement acquis...

— Et que dire de vous autres, Brâkmariens ! Vous, sans foi ni loi, toujours à piller et à voler le bien d'autrui, ne répugnant à tuer au besoin ! Votre morale est aussi étroite que votre sens de justice ! Nous aurions bien mieux fait de tous vous massacrer, parasites inutiles du monde laborieux !

—  Notre morale, celle dictée par les démons et les ancêtres, c'est elle qui m'a conduit jusqu'ici. Notre foi, c'est la liberté. Notre loi, c'est celle de l'honneur et du glaive. Et je vois que tu n'as pas d'épée à la ceinture. »

Les pavés du manoir de Boinebroke, bâti sur la douleur des exploités, reçut ainsi l'ultime souffrance de son possédant.
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