[RP] Scriabine Castrellan

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Message par Scriabine le 23.10.18 17:17

La perspective de devoir retourner à Bonta provoquait en moi une terrible angoisse. Et si je croisais ce crapaud d’Alexandre ? Laura ? Des anciens des Lyncéens ? Marco ? Un Castrellan survivant ?

Sur le chemin du Troquet, je pris un détour vers le terrain d’entrainement forestier du Carreau. Il y avait de la broussaille jusqu’à mi-cuisse et je sentais de temps à autre le corps huileux d’une larve me frôler les chevilles.

Au fur et à mesure que je m’approchais des lieux, des « tocs » étouffés se faisaient entendre, résonnant entre les vieux troncs.

Il y avait Léon alias « visage-rond », ainsi que l’archère aux yeux étranges. Celle-ci semblait en train de lui apprendre quelques techniques. Il décochais une série de flèches, mais seule quelque une parvenaient à se planter dans la cible.

Sa collègue sourit amicalement, puis, prenant position à son tour, posa son arc et ses flèches devant elle, plaqua ses mains au sol, et, dans une contorsion que je ne parvenais pas à expliquer, attrapa son instrument de chasse avec les pieds, avant de se saisir d’une flèche, de l’encocher, puis, la magie opérant, de faire filer ce trait droit sur sa cible, en plein cœur.

Je me mis à applaudir mollement, tout en descendant le chemin qui me séparait d’eux.

— Joli !

L’intéressée remonta sur ses deux pattes, un peu surprise.

— Je ne savais pas qu’on pouvait mettre autant d’art dans le tir d’une simple flèche.
— Ah, Scriabine, c’est toi ! Tu as vu, c’est une bien digne héritière de Crâ, déclara Léon, tout fier de sa partenaire.

L’archère baissa les yeux, puis s’en alla dans la remise adjacente.

— Pas très loquace ta collègue…
— Oh tu sais, ce n’est pas ce qu’on lui demande alors… tout va bien.
— Certes, si tu le dis.

Je ne côtoyais pas Léon depuis très longtemps, un mois à peine, et pourtant une sorte de proximité s’était tissée entre nous. Les gens du Carreau portaient en eux cette bienveillance naturelle dont j’avais cruellement eu besoin lors de mon arrivée. Les autres enseignes, et notamment celle du Cœur se montraient moins coopératives à cet égard.

— Que nous vaut l’honneur de la visite d’une disciple de Bélisha sur notre humble terrain d’entrainement ?
— Je passais dans les environs, rien de plus.

Je ne sais pas si on aurait pu dire que Léon était bel homme, mais en tout cas il avait des yeux qui ne laissaient pas indifférent. Deux prunelles sombres qui laissaient deviner un mystère insondable sur l’être se trouvant de l’autre côté. Cela avait toujours attisé ma curiosité.

— Tu veux essayer ?
— Pardon ?
— Le tir.
— Je ne pense pas que…
— Allons, allons, c’est aussi notre rôle que de vous apprendre à vous défendre, nous ne pouvons pas vous protéger en permanence.
— J’imagine, mais l’arc…
— Une arme vieille comme le monde.

Il attrapa un arc sur le présentoir, jaugea sa taille comparativement à la mienne, puis en choisit un autre qu’il me tendit.

— C’est ridicule… déplorais-je, tout en me saisissant de l’instrument d’une main malhabile.
— Ahah, oui, tu es ridicule c’est vrai ! Mais cela ne tue pas ?
— Mphm…
— Moins fiérote la Scriabine, hein !
— Enfin, je ne vais pas tirer, et puis c’est bientôt l’heure de déjeuner.
— « C’est bientôt l’heure de déjeuner » me singea-t-il, tout en se prenant pour un valet de chambre. « Au menu ce midi, nous avons viande séchée de sanglier aux quatre épices, sur son lit de pissenlits comestibles ; à moins que Son Altesse porte son choix sur les restes de goujon d’hier soir à la sauce Boo-Boo »
— Je crois que j’ai vu assez de Boo pour aujourd’hui…
— Ne me dis pas que… Nooon… Ce n’est pas possible… reprit-il sur un ton beaucoup plus sérieux.
— Quoi donc ?
— Aurais-tu vu, aurais-tu assisté à ce spectacle légendaire, narré dans toutes les unités du Carreau, du troufion à Kaézar ? Cette émotion pure, cette scène que tout soldat rêve de voir un jour !
— …
— Le mythique bain de boue de Bélisha.

Je laissai tomber mon arc au sol, tout en soupirant, exaspérée.

— Rhoooo, on peut bien rigoler…
— Je ne te dirai rien.
— Alors je ne te demanderai rien !

Je récupérai l’arc tombé au sol, afin de le reposer sur son présentoir.


— Dis-moi Léon, n’as-tu jamais eu de mal à concilier ta vie au sein de la Main avec ta vie privée ?
— Ouf… je l’ai pas vu venir celle-là !
— Et elle est bien là, pourtant.
— Heu… bon, oui voilà. Première réponse : le bon gars du carreau. « Non ». Pour plus de précisions, merci de vous référer au Code. Code écrit par ton patronat, je préciserai.
— Précision inutile.
— Seconde réponse : le bon gars, le Léon. « Oui ». Ça m’a déjà valu quelques coups sur la truffe, par ailleurs, je te ferai dire.
— Développe.
— Oh ma belle, cela te coûtera au bas mot un déjeuner.
— Ah c’est ainsi… soit.

Autour d’un déjeuner sommaire, en compagnie de l’archère quasi muette, Léon m’expliqua les différents déboires qu’il avait déjà eu avec la Main, en raison de ses projets controversés. Ses idées sur la politique faisaient par ailleurs bien peu de sens à mes yeux. Il s’entêtait dans une lutte de principe contre tous les partisans du royaume : les nobles, les bourgeois, les artisans. Même les cultes avaient pour lui trop d’importance sur la place publique. Il appelait à une révolte, une revanche des faibles contre les forts, il s’enflammait dans des discours moralisateurs, aux multiples biais.

— J’ai l’impression que tes idées atypiques sont quelque peu en opposition avec certains principes de la Main, comment expliques-tu cela ?
— C’est simple Scriabine, il faut faire la part des choses. Nous avons tous nos valeurs, et ce n’est pas un vieux Code qui nous les enlèvera, à nous de choisir ensuite quand nous devons les défendre ou les étouffer.
— Je vois. Dites-moi vous deux, seriez-vous prêts pour une petite virée à Bonta la semaine prochaine ? Et toi, tu seras mon homme.

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Message par Scriabine le 27.10.18 17:50

La Tornade faisait partie de ces bistrots atypiques en périphérie de la cité Blanche. Le décor hésitait entre taverne poisseuse et vieux théâtre de province. Un petit orchestre jouait des airs populaires du Nord, tandis que la grappe de serveuses à forte prépondérance mammaire s’affairait à abreuver le Duc du Guet-Caux et ses amis patibulaires des spécialités locales : lait de mulou au schnaps frappé, Torboytrool — mieux ne valait pas entrer dans les détails de sa composition —, et pinard au clakoss.

Le Duc avait réservé tout l’établissement afin d’être plus tranquille. Le prétexte d’une telle soirée était l’anniversaire de son neveu, ou quelque chose de ce genre-là.

Cela faisait plus d’une heure que le Duc s’avinait à côté de moi, et souhaitait me faire vivre le même sort. Dinekine, ma cible de ce soir, était à une autre table. Bélisha m’avait confié comme objectif de renouer le contact afin d’entrevoir de nouvelles perspectives commerciales.

— Allons très chère, vous ne buvez rien ! Tenez, prenez-donc un peu de ce lait schnapssé, c’est tout doux, ça se laisse boire comme…. DU PTIT LAIT ! AHAHAH !

Le Duc était si fier de sa blague qu’il faillit s’étouffer dans son autosatisfaction, tandis que ses amis, habitués, forcèrent niaisement le sourire.

— Oui, je l’ai déjà goûté tout à l’heure, il est fameux, mais ça ira pour le moment, plus tard peut-être.
— J’insiste !
— Aller Élé’ ! me lança Léon, goguenard, dont les intérêts convergeaient avec ceux du Duc : me voir saoule.

Sans allié dans ce combat, je me résignai à tendre ma coupe.

— Vous en avez de la chance mon cher Léon ! D’avoir ce bout de femme pour vous seul…
— M’sieur le duc, n’êtes pas marié vous ?
— Ohhh… si, je le suis… Mais à qui, mon ami, à qui ! Vous verriez ce laidron. Droit sorti de la fange brâkmarienne.
— J’imagine qu’elle a quelques autres qualités, la beauté ne fait pas tout, mentis-je.
— Des qualités oui… elle est malade et mourra bien avant moi, c’est là tout mon réconfort.
— J’espère que vos enfants seront viables ! plaisanta Léon.

La phrase n’eut pas l’effet escompté, et jeta un froid sur la tablée.

D’un coup, l’orchestre se mit à jouer un air plus exotique, ambiance ardente, kokokos et sable fin. Tout le public retint son souffle, et dirigea son regard vers la petite scène dont le rideau se plissait lentement sur les côtés.

La fille de Maigrelet fit alors irruption sous un écran de fées d’artifice roussoyantes. Cette femme… Ô cette femme en faisait tomber, des mâchoires et des chopes. Un corps sculpté dans le charme brut, tout était parfait et en bonne place. Certaines se targuaient d’avoir un beau nez, de belles hanches, de beaux yeux ; elle avait tout. Un chef d’œuvre sans pareil sur le Monde des Douze.

Une longue cooleuvre jaune se tortillait mollement autour du cou de la divine créature, au gré du tempo hypnotique. Tout en effectuant une danse sensuelle, elle s’approchait lentement de nous, enjambant les restes de quelques feues fées d’artifices.

D’un coup d’un seul, elle monta sur notre table, décidée. C’est bien le Duc qui était l’objet de sa marche éhontée ; elle attrapa une bouteille de lait de mulou qui traînait là, puis, tout en plaçant ses orteils au niveau de la bouche béate du Porkass, déversa le contenu blanchâtre le long de son interminable jambe. Rivière qui finit pour grande partie sur la chemise du Duc, ne laissant que deux ou trois affluents faire leur chemin jusqu’aux babines obscènes du Guet-Caux. Une manière de boire fort peu rentable.

C’était là le grand vice du Duc, la voûte plantaire de ces dames ; et celle-ci en était experte.

Je profitai de la scène pour m’éclipser en direction de la table de Dinekine, dont la moitié des places étaient libérées. Léon me suivit avec assiduité.

— Messieurs, bonsoir ! Tentai-je, tout en constatant que ma sobriété commençait à s’effriter.

L’homme avait le visage fermé, se refusant tout excès d’émotion. Ses quelques acolytes suiveurs l’imitaient plutôt bien dans ce style.

— Entre nous, ce truc avec les pieds, j’ai l’impression que ça manque un peu d’hygiène, non ? demanda innocemment Léon, pour briser le glacier.

La bande à Dinekine échangea quelques regards, puis nous servit deux verres bien remplis de pinard au clakoss. C’est à ce moment-là que je compris que cette mission ne se passerait pas comme prévu. Tout en ingurgitant l’infâme liquide, je maudis Bélisha de m’avoir embarqué dans cette galère.

La suite des événements est moins précise. Lors d’une de mes innombrables tentatives de déchiffrer Dinekine, quelques mots furent mal choisis, et il se mit en colère. Léon avait dégainé ses deux armes favorites : marteau et faucille. Le Duc était ivre mort à ce moment-là. Le sang pleuvait dans la salle, et l’orchestre continuait de jouer inlassablement ce sempiternel morceau envoûtant. Des flèches sifflèrent au-dessus de ma tête. Je me suis levée, je me suis rassise. Je suis tombée, on m’a relevée, on m’a portée. On m’a jetée sur des caisses, on m’a reprise. On m’a attachée, on m’a crié dessus. On m’a détachée, on m’a prise comme un sac, on m’a déposée sur des planches.

J’ai dormi.


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Message par Scriabine le 30.10.18 16:08

Il ne s’agissait bien entendu pas de me première soirée arrosée, mais la violence des alcools en présence couplée aux quantités prescrites m’accablèrent d’une terrible gueule de bois. Cette leçon restera gravée en moi pour bien des années.

— Alors, Son Altesse est réveillée ? Questionna Léon.

Je balbutiai quelques onomatopées en guise de réponse. Le soleil me brûlait le visage. Je me sentais moite et poisseuse. Souillée. Au lever, la nausée me rattrapa, mais je sus habilement la contenir.

Nous étions sur une charrette, en périphérie de la cité, probablement au Sud vu les champs alentour qui s’étendaient à perte de vue, et le massif de Cania que l’on devinait au loin.

— De l’eau… quémandais-je avec mes dernières ressources.
— De l’eau, en voici !

Léon me versa l’équivalent d’un plein seau sur le visage. L’effet fut immédiat et la gifle également.

— Tu as demandé de l’eau, je t’ai donné de l’eau… S’amusa Léon, en se massant la joue, rieur.

Mon regard dû être si noir, que son air plaisantin eu tôt fait de disparaître.

— Hum, il y a un petit étang là-bas si tu veux te « débarbouiller »



Après une toilette de première nécessité, mes esprits étaient à peu près revenus.

— Que s’est-il passé ?...
— Hier soir ?
— Oui… hier soir…
— Oh ma belle, hier soir il s’est passé bien des choses, mais je pense que la plus mémorable… oui c’est lorsque tu as parlé de nos affaires avec un clan concurrent à la troupe de Dinekine. Ou bien était-ce quand tu faisais ton exposé sur les sous-vêtements coquets des dames bien nées ? Je ne sais plus…
— Merde…
— Tu l’as dit, le type n’a rien voulu savoir, un vrai sanguinaire, et j’ai bien failli canner pour te sortir de là ma belle. Ils t’avaient capturé, et j’ai dû me les faire à l’ancienne avec la copine.

Deux doigts amicaux émergèrent du haut de la charrette, ceux de l’archère.

— Merde !
— Enfin, ça nous a remis en selle quoi, un peu d’exercice c’est bon pour le cœur.
— Et le Duc ?
— Aucune idée, ce gros pâté devait déjà être bien fait lors de notre petite escarmouche.

Quelle honte. J’avais proprement échoué sur toute la ligne, avec risque majeur de perdre notre contact avec le Duc, tout en bouchant notre position sur le marché Bontarien. Abattue, fragilisée par mon état, je me mis à sangloter lamentablement.

Presque gêné, Léon me tapotait l’épaule, puis finit par m’étreindre pour limiter mon désarroi. Ce qui fonctionna plutôt bien.

— Allons, allons… Au moins tu pourras ramener des recettes de boisson pour le Trèfle…

D’ordinaire, l’humour douteux de Léon ne m’aurait inspiré qu’un gentil mépris, mais en l’état je me mis à sourire, puis à rire, tout en pleurant.

— Léon ?
— Oui, Scriabine ?
— Peut-on faire un détour sur le chemin du retour ?



Quelques lieues plus loin, nous nous écartâmes de la route de la côte pour prendre un petit chemin terreux. Nous traversâmes une grande plaine parsemée de blés brillants, puis nous passâmes entre deux collines bombées, franchîmes trois ruisseaux rapprochés, puis, après une longue allée de cyprès, nous arrivâmes.

J’emmenai Léon et l’archère, sur le flanc de ces buttes exposées. La terre rocheuse crissait sous mes pantoufles de vair. Apeurées par notre présence, les plantes animées regagnèrent leurs fourrés.

— Est-ce encore loin ? s’enquit Léon.
— C’est là-haut, il faut monter.

Nous suivîmes un petit sentier qui contournait la montagne. Après quelques minutes de marche, nous découvrions un magnifique coteau, très incliné, qui accueillait en son sein de belles rangées vinifères.

Nous nous assîmes sur un muret, duquel deux lézards venus prendre leur quotidien bain-de-soleil furent contraints de se carapater.

— Nous y voilà…
— Quelle vue ! S’enthousiasma Léon, contemplatif.
— Quand j’étais petite, parfois nous venions ici avec mon Père. Sur ce même muret… C’était un petit peu notre coin secret.
— En plein dans le passage ? S’inquiéta Léon, absent de toute nostalgie.
— Il n’y a que le vieux Georges qui passe avec sa charrette. Le pauvre est quasiment aveugle. Nous nous amusions à faire des grimaces quand il passait, et il ne voyait jamais rien héhé…
— Tu as l’air de bien connaître…
— Oui… C’était une autre époque…
— Tu regrettes ?
— J’aime à me dire que non, mais… un peu, oui, je regrette ce temps. Depuis je ne trouve rien d’équivalent.
— On est tous un peu pareils, j’imagine.
— Il y a des choses qui ne changent pas. Regarde là-bas.
— Ce village-là ? désigna-t-il avec son doigt boudiné.
— Oui, c’est Sette, et c’est de ces vignes qu’on en fait le vin.


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Message par Scriabine le 09.03.19 19:27



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Une coupe vide renversée décrivait nonchalamment des arcs de cercle sur l’étroit buffet de la cabine. Un coup à droite, un coup à gauche. Mais quand allait-elle tomber ? C’était l’inutile questionnement qui se manifestait dans mon esprit ennuyé. J’avais oublié toute la pénibilité des voyages en mer.

Je me pris à relire une énième fois les documents de ma sacoche. En décédant, Judite, la populaire dame de cœur, semblait avoir légué à la Main de bien curieuses dettes. Un contrecoup inattendu puisque la belle avait toujours été si douce et irréprochable. Elle était débitrice de sommes outrageuses envers certains mandataires d’Amakna ; et qui d’autre que la Main, sa seule famille, pour hériter de ce passif.

Cette affaire très inconvenante n’était pas encore sortie de l’enseigne de Karolus. Il n’était pas question de nous couvrir d’opprobre alors que nous avions toujours une place ambiguë au sein de la Main.

L’enquête préliminaire pointait vers un intermédiaire unique : Jean Ponzdé. Un bontarien exilé sur l’île d’Otomaï. Nous n’avions guère plus d’informations sur cet individu, et encore moins sur la nature des dettes que le liait à Judite. Leur montant, toutefois, imposait des recherches plus poussées, sur place.

Il me fallait de l’air. Je remis la coupe sur son pied, puis quittai la cabine d’officier que j’occupais. La mer était parsemée de bouftous, mais il faisait grand soleil. Sur le pont inférieur, Léon et l’Archère s’entraînaient au combat rapproché contre une structure en bois, probablement empruntée au charpentier du navire.

Léon expliquait les subtilités de son style « marteau faucille » à la disciple de la déesse Crâ. De ce que j’en avais compris, il s’agissait d’asséner de puissants coups dans un premier temps — le marteau — afin de désorienter son adversaire, puis à l’achever avec des coups précis — la faucille. Cet art pouvait se décliner à main nue, ou bien avec des armes courtes.

L’Archère faisait de son mieux pour suivre les préceptes de Léon. Mais, curieusement, elle manquait parfois la cible inerte, et assénait des coups de pieds dans le vent.

— Le Carreau dans tout son art ! déclamai-je, en descendant l’escalier qui liait les deux ponts.
— Ah voilà Bi-bine ! répondit Léon, goguenard.

L’Archère s’arrêta nette dans son exercice pour payer son respect.

— Hmph… Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça.
— C’est plus fort que moi, désolé !

Notre équipe d’investigation était bien maigre, le Cœur ayant beaucoup d’autres priorités sur le continent à gérer, notamment concernant la reprise des affaires de Judite. Après les refus successifs des cartes supérieures, c’est finalement sur moi, la 6♥️, qu’est tombée la mission de ce long voyage. Accompagnée par le fameux duo du Carreau en qui j’avais une certaine confiance. Néanmoins, si loin des côtes et de la protection de la Main, ils étaient mes seules garanties, et je devais les ménager, quitte à faire quelques concessions.

— En tout cas vous êtes bien chanceux de pouvoir ainsi tromper l’ennui, avouai-je en toute vérité.

L’Archère acquiesça sagement.

— C’est vrai, mais… si tu t’ennuies tellement, « Scria » Bine, nous pouvons nous charger de te remettre en forme, proposa Léon.

Je haussai les sourcils, désabusée par cette idée. Puis Léon s’approcha de moi et jaugea ma taille, avant de s’exclamer :

— D’ailleurs, est-ce moi ou tu as un peu grossi ?

Ne sachant que dire, en plein milieu de l’océan, entourée de matelots qui pourtant n’en avaient pas grand-chose à faire de nous, je me mis à rougir en ravalant mes brûlantes envies de gifler le goujat. Heureusement, c’est l’Archère qui s’en chargea à ma place.

— Aïe ! Mais… enfin, plus sérieusement, cela pourrait te faire du bien, se reprit le Léon meurtri.

Il avait raison, toutes ces années de banquet et de pourparlers avaient laissé mon corps dans un état déplorable. Je savais mieux que quiconque que l’île d’Otomaï n’était pas une paisible destination, et nous devions nous préparer à toutes les éventualités.

— Certes, mais pas avec toi.
— Qu’ouïs-je ? La gente Scriabine se refuserait aux avisés conseils du preux Sieur Rouget, défenseur des pauvres âmes, et éradicateur des bourgeoises insanités ? déclara Léon sur un ton théâtral.
— Parfaitement, l’Archère au moins n’essayera pas de profiter de la situation.

Quelques marins occupés à tresser des badernes commençaient à s’amuser de notre prestation.

— Ô pauvre de moi, quand gagnerai-je enfin la confiance de cette dame. Qu’ai-je bien pu faire pour traîner derrière moi pareille réputation… continua-t-il sur le même ton, tout en s’agenouillant et en implorant le ciel.
— Veux-tu vraiment qu’on établisse la liste de tes incivilités ?
— Elle m’éperonne, chienchien que je suis… Soit, je m’en vais noyer mon chagrin dans la cale et vous laisse à vos loisirs… bredouilla-t-il en titubant vers le pont inférieur.
— C’est cela, oui… marmonnai-je.

Une fois le comique déguerpi, je me retrouvai seule avec l’Archère.

— Il est terrible, hein ? lâchai-je, non sans une certaine affection.

Elle se contenta de ricaner discrètement.

— Bon, par quoi commence-t-on ? m’inquiétai-je.

La disciple de Crâ contempla mon accoutrement protocolaire et opéra une moue de déception.

— Il va falloir changer ça, déclara-t-elle.

Elle s’empressa de tirer de sa malle de voyage — qui, pour certaines raisons, traînait en plein milieu du pont — une chemise grise, un ruban large, ainsi qu’un pantalon en toile blanche. Je pris la chemise et le pantalon, mais pas le ruban.

C’est ainsi parée en paysanne, que je me mis à faire des tours de pont derrière l’Archère, sous les grotesqueries des matelots suspendus aux vergues de la mâture.

Il n’en fallut pas plus de cinq pour que je crache mes poumons par-dessus le bastingage. L’Archère m’avait surestimée. J’entendais déjà Léon proposer à Kaézar son programme de remise en forme des membres du Cœur.

L’Archère vint m’apporter une louche d’eau, comme si j’étais une vieille mendiante assoiffée.

— M-merci… bavai-je.
— C’est le début, ça ira mieux après, mentit-elle.

Après quelques minutes de repos à l’ombre j’avais repris mon souffle.

— Dis-moi l’Archère… Comment se fait-il que tu aies manqué ta cible tout à l’heure ?

Elle me fixa avec ses yeux laiteux.

— Je ne vois pas bien à moins d’un ou deux kamètres, avoua-t-elle.
— Ohhh… Tu ne peux donc pas lire ?
— Ni écrire, et il m’est difficile de reconnaître les visages.
— N’y a-t-il donc point de verrerie qui puisse estomper ton mal ?
— Aucune que je puisse m’offrir, mais je m’y suis habituée.
— Et pardonne mon indiscrétion, mais n’as-tu donc point de prénom pour que tous t’appellent l’Archère ?
— C’est pareil, je me suis habituée.
— En tout cas j’apprécie de faire connai…
— Allez, on est reparties.


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Message par Scriabine le 12.03.19 16:16

Il ne fut pas si difficile de trouver Jean Ponzdé. Il n’y avait qu’à suivre les bouteilles vides plantées çà et là dans le sable humide du village côtier.

— Judite est morte ? réalisa-t-il, tout en débouchant un quelconque tord-boyaux.
— Et enterrée, conclus-je.
— Eh ben… ça me fait tout chose. C’était une bonne partenaire.
— C’est la raison de notre présence, votre « partenariat ».
— Judite, c’était une artiste vous savez. Oh ça oui. Une sacrée artiste.
— Dans quel sens ?
— Par devant et par derrière, si tu vois c’que je veux dire ahah ! s’enorgueillit Jean l’Entonnoir.
— Mais encore ?
— Oula… n’êtes pas une rigolote vous, hein ? soupira-t-il.
— C’est ce que je lui dis tout le temps ! se réveilla Léon à l’entrée de la case.
— Voyez, même vot’ garde du corps le dit, alors bon… faut vous détendre ma petite.
— Écoutez, je respectais beaucoup Judite, et sa disparition récente ne me permet pas d’être « rigolote » comme vous dites.
— Mh… vous vouliez quoi déjà ?
— Judite, quelles étaient vos affaires avec elle ? Nous savons qu’elle vous devait certaines sommes.
— Du grisbi ouais, tu l’as dit. Cinquante briques la coquine.
— Pour quoi vous payait-elle ?
— J’préfère que vous voyiez ça avec elle, j’me sens pas très bien là… lâcha-t-il, vaseux.
— Monsieur Ponzdé ! Léon, viens s’il te plaît, ordonnai-je. Secoue-le !
— À votre service, s’engoua le doigt du carreau.
— Je… blmgh… je… Judite, elle… ‘chtait… eau-de-vie… jungle…
— À qui qu’elle l’achetait son eau-de-vie ! hurla Léon dans les esgourdes enivrées de Jeannot l’Éponge.
— Pied… arbre… attendre… blurp… vomit littéralement Jeanjean le Bidon sur les chausses de Léon.
— Ah ! Il a gerbé sur mes pompes le type, non mais t’y crois ça ! Dégage ! s’énerva l’intéressé.
— Il ne nous sera plus utile aujourd’hui, conclus-je.

Nous laissâmes Jean Ponzdé décuver dans sa paillote inflammable, puis, venue l’heure du déjeuner, nous nous retrouvâmes avec l’Archère dans une guinguette du village. Au menu : tartare de curstorail au vinaigre de Sidimote. C’était plus fin qu’espéré.

— Tiens t’es gentille Bi-bine, passe-moi le sel, déclara Léon sur un ton des plus naturels.
— Pardon ?
— Le sel.
— Je t’ai déjà dit de ne plus m’appeler comme ça. Tiens le voilà ton sel !

La salière fila droit et ne s’arrêta pas en chemin.

— Aïe ! Mais t’es folle ou quoi ?
— Par pitié, soigne un peu ton langage…
— Oh, mais elle va se calmer la petite du cœur là, hein ! C’est qui qui s’est fait refaire les semelles en quatre couleurs tout à l’heure ? C’est toi ou c’est moi ?
— Peu importe. Quoi qu’il en soit, cette histoire me laisse perplexe. Je ne vois pas Judite gérer des importations d’eau-de-vie sur le continent. Non, et je ne la vois pas non plus en être la consommatrice.
— Peut-être que…

Léon fut coupé dans son début de phrase par un homme assis au bar de l’établissement.

— Scriabine ? s’interrogea la voix lointainement familière.

Je me retournai pour apercevoir un visage tout aussi familier. Sous les rides, les poils gris, et les lèvres gercées, il y avait le souvenir d’un homme, un ami. L’ami de Papa… Celui qui réparait mes bêtises pour m’éviter les punitions, celui qui riait à mes représentations absurdes, celui qui serait mort pour les Castrellan. Celui qui était là il y a 13 ans.

— Scriabine, c’est bien toi ? demanda-t-il à nouveau.

De nombreuses images me revinrent en mémoire. Mon tout premier voyage sur l’île, Marco, Kubloth…

— Tiens… commença Léon, avant de se prendre un coup de pied de la part de l’Archère.

Le vieil ami de Papa se leva pour m’observer de plus près. Sa main gauche tremblait de manière frénétique. Ses yeux hagards trahissaient une grande fatigue, celle des dévoués sans cause, des serviteurs sans maître.

— Oui c’est toi, il n’y a pas de doute, tu es la petite Castrellan.

J’aurai pu nier cette évidence, mais à ce moment précis, je n’en avais ni la force ni l’envie. L’événement était trop soudain.

— Oui, c’est moi, avouai-je en tentant de rester impassible.
— Tu… tu as bien changé, renifla le vieillard sentimental.

Son sourire était plein de chaleur et de tendresse, n’en déplaise aux quelques dents en or qui y siégeaient.

— Alors que vous… commençai-je, sans poursuivre.

Je ris nerveusement, puis le fis s’asseoir à notre table.

Cette situation n’était pas censée se produire un jour : mon lointain passé qui rencontre mon présent. Après toutes mes précautions pour me tenir loin de la cité blanche, c’est finalement sur cette île que le charme s’était rompu.

— Et ces jeunes gens sont tes compagnons ? demanda-t-il, suintant de nostalgie.
— De route et d’infortune ! s’enthousiasma Léon.

L’Archère se contenta d’un hochement discret.

— Je vois… soupira-t-il de soulagement. C’est important d’avoir des gens sur qui compter.
— Je…

Pour une fois, incapable de trouver les mots, je serrai fortement l’anse de ma chope, et perdis mon regard dans un des nombreux interstices boisés de la table.

— Si on m’avait dit que je te recroiserais ici… Ahah ! Quelle histoire… Où habites tu depuis que…

Le vieil homme s’interrompit. Cette pause brutale et évocatrice remua le fond de mes entrailles. Elle secoua les strates anciennes que j’avais pris soin de cacher dans ma mémoire. Mais toute cette vase nauséabonde remonta à l’air libre : moi agenouillée dans la chambre de mes parents, observant les corps mutilés depuis cet interstice. Les cris d’horreur, le son des lames transperçant la chair, le rire outrageux d’Hector, les mares de sang qui s’allongent et se rejoignent. Ferdinand qui m’adresse ses derniers mots sur ce monde. Le regard livide de mon Père.

— Excusez-moi, je dois prendre l’air…

Je luttai ardemment pour que mon tartare de crustorail ne jaillisse pas par-dessus bord. Il me fallait un peu plus de temps pour digérer cette nouvelle.


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Message par Scriabine le 17.03.19 14:03

Après plusieurs heures d’errance sur la plage, je me résignai à rentrer au village. Une fois mes compagnons retrouvés, je fus contrainte de leur livrer quelques détails de mon ancienne vie, afin de satisfaire leur brûlante curiosité.

Par ailleurs, l’Archère nous apprit comment elle avait obtenu son don de vision par erreur en cambriolant un certain Alchimiste. Elle nous expliqua également sa manière particulière d’appréhender le monde : il s’agissait de se laisser guider par une sorte de destin universel, un grand tout qui prenait les décisions à notre place. Cette philosophie, bien qu’éloignée de mes propres convictions, n’était pas dénuée d’intérêt.

Léon, quant à lui, n’avait guère de récit à nous raconter pour une fois. C’était d’ordinaire qu’il nous rabâchait les oreilles avec ses aventures de jeunesse ; les rôles étaient inversés ce soir-là, et il se contenta d’écouter, jusqu’à ce que la fatigue nous rattrape.




Le lendemain matin, je menai quelques investigations auprès de la populace du village. Mais ces gens ne présentaient guère d’intérêt pour notre affaire. Tout ce que j’en retins, c’est que Jean Ponzdé n’était guère apprécié dans le canton.

Ce fripon alcoolisé s’était par ailleurs carapaté de sa case, et demeurait introuvable.

Dans cette situation, le choix le plus rationnel fut rapidement trouvé : reprendre contact avec l’ami de Papa, et le convaincre de nous guider dans la jungle jusqu’au pied de l’Arbre Hakam, afin qu’on en sache plus sur cette histoire d’eau-de-vie.

Le vieil homme n’attendait que ça. On aurait dit qu’il était là, sur cette île, à ce moment précis, uniquement dans ce but.

Nous louâmes deux dragodindes rousses, et fîmes quelques provisions pour les prochains jours. Je montai avec l’Archère, mais ce fut un mauvais choix stratégique, car Léon et l’ami de Papa en profitèrent pour discuter pendant tout le voyage, comme deux copains. Je m’imaginais les pires témoignages que le vieil homme pouvait faire me concernant, et Léon s’en délectant et préparant ses prochaines répliques humiliantes.

Les plaines de l’île avaient changé, elles me semblaient moins fantastiques qu’auparavant. Ces craqueboules qui à l’époque se dressaient comme des montagnes ne faisaient aujourd’hui qu’office de petit caillou sur l’horizon. De même que les troupeaux de Kilibriss, si facilement effrayés par les flèches brillantes de l’Archère. L’orée de la jungle se dessinait peu à peu, et je regrettais de ne pas avoir vu ce terrible animal, emblème des Castrellan.

L’atmosphère moite et poisseuse de la forêt humide était restée la même. Les piqûres de moskito aussi. À peine une heure après notre entrée dans la jungle, la dragodinde de Léon se brisa une patte en glissant dans un bourbier. Malgré nos efforts conjugués, nous ne parvînmes pas à l’en extraire, et dûmes l’abandonner à son sort, alors qu’une masse grouillante de créatures immondes commençait déjà à en faire leur festin. Cette amputation ralentit considérablement notre progression.

La vue perçante de l’Archère nous permit d’anticiper les problèmes liés au croisement d’abrakleurs et autres bitoufs agressifs. Elle usa plusieurs fois de flèches qui émettaient un sifflement particulier afin d’attirer ces bêtes dans une direction opposée. Léon maugréait, les bottes pleines de tourbe, alors que l’ami de Papa prenait son mal en patience. Cela rendit ma condition moins pénible.
Nous montâmes un camp de fortune sur une bande de terre surélevée. La journée avait été rude.

— Alors Bi-bine, comme ça il paraît qu’à l’époque tu t’étais acoquinée avec un petit matelot ? envoya Léon, l’air de rien, en engloutissant sa ration de biscuits.

Je regardai le vieil homme d’un œil accusateur, suite à quoi il haussa les épaules en souriant.

— Qu’y a-t-il de si étrange à cela ? rétorquai-je.
— Oh rien, rien… Seulement ce n’est pas trop ton genre de te mêler à la plèbe des gens ordinaires !
— Tout peut arriver, il faut croire. Je n’avais guère le choix, c’était ça ou mourir d’ennui.
— Pauvre petite va… Mais ça m’fend le bec quand même ! Même ça tu ne le concèderas pas ! Pourquoi est-ce que tu t’entêtes à dénigrer les pauvres gens ?
— Pour moi, il y a deux catégories de personnes : ceux qui sont incapables de sortir de la misère, et les autres. Ces gens qui luttent chaque jour pour survivre me dégoûtent, leur combat se résume à une simple miche de pain. Leur existence n’est menée que par la nécessité de subsister, n’y a-t-il pas une absurdité profonde dans ce concept ?
— Ahah ! C’est donc ça ton raisonnement ? Et si finalement, ce n’était pas eux les plus honorables, ceux qui se battent envers et contre tous pour vivre leur lendemain ? Cela ne demande-t-il pas plus de courage que de marchander ou de porter un titre ?
— S’ils en sont réduits à leur condition, c’est de leur faute, un point c’est tout. Ils vivent aux dépens de la générosité publique de ceux qui ont été assez astucieux pour s’en sortir, et je ne parle pas de titres.
— Eh bien j’aimerai la voir ta société idéale… Un monde rempli de compétiteurs où les faibles sont envoyés dans les laves de Brâkmar…
— Et la tienne, à quoi cela rimerait-il de hisser artificiellement ces nécessiteux au-dessus de leur condition, alors qu’ils prouvent qu’ils ne sont pas dignes de gérer leur propre vie ? Et d’amputer les têtes pensantes de ce monde du fruit de leur travail ? N’est-elle pas là l’injustice ?

Le ton était monté entre Léon et moi, sur ces éternels sujets de discorde. Un silence, perturbé par quelques bruits de succion lointains, était tombé autour de notre feu de camp, alors que nous dégustions nos rations infâmes.

— Tes contradictions te perdront Scriabine, conclut Léon, avant de rejoindre la tente pour gagner un repos bien mérité.




Le lendemain, le voyage vers le pied de l’arbre géant continua. Par compassion pour le vieil homme qui souffrait en silence de nombreuses courbatures et autres maux des articulations, je lui concédai ma place sur la dragodinde. L’Archère devait rester sur la monture afin de disposer du plus grand angle de vue.

Néanmoins, elle ne put rien faire lorsqu’en fin de matinée un véritable troupeau de bitoufs déchaîné s’abattit sur nous. Apeurée, la dragodinde s’enfuit dans la direction opposée sans écouter les directives des maîtres sur son dos. Quelques-uns des volatiles nous prirent en chasse moi et Léon. Le style « marteau-faucille » avait ses limites contre des ennemis nombreux, et nous fuîmes à travers la jungle.

Après plusieurs heures de course et d’affrontement isolés, où j’avais essayé tant bien que mal d’invoquer mes souvenirs de magie de l’Académie des Lyncéens — sans succès —, nous étions désormais seuls, au beau milieu de cet enfer vert, séparés de notre guide et notre Archère de référence.


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Message par Scriabine le 22.03.19 19:18

L’avantage, c’était que l’Arbre Hakam ne passait pas inaperçu, même au fond de cette sombre jungle. La seule consolation de Léon était de me voir dans la même galère que lui, avec de la boue jusqu’à la taille.

Comme dans mes souvenirs, le tronc était immense, massif. Une clairière circulaire en faisait le pourtour. Enfin un peu d’air, de fraîcheur. Les grincements très sourds des fibres du bois de l’arbre géant résonnaient dans la terre et nos entrailles. Un peu plus loin, sous une racine saillante, sourdait un petit ruisseau.

Alors que nous étions en chemin vers celui-ci afin de nous désaltérer et nous débarbouiller de ce calvaire tropical, le sol se déroba brutalement sous nos pieds. Je détestais au plus haut point ces moments où l’espoir d’un petit plaisir était subitement réduit à néant. Après notre chute, Léon fut le plus lucide :

— C’est un piège !

Nous étions dans une tranchée profonde d’au moins deux toises, dont le toit était percé des deux trous que nous venions de causer en y choyant. Sans attendre, Léon se mit à creuser des « marches » dans la paroi afin de grimper jusqu’en haut. Néanmoins, arrivé à la cinquième, le toit fut soulevé, et l’on découvrit un visage familier, celui de Jean Ponzdé.

— Bonjour bonjour, besoin d’un coup de main ?

Léon, perplexe, n’eut pas le temps de répondre et se prit un violent coup de pelle sur le crâne, avant de tomber dans ma direction. Je perdis connaissance.





Mi sortie de ma torpeur, des bouillonnements étranges résonnaient autour de moi. Une odeur un peu rance embaumait l’endroit dans lequel je me trouvais. J’étais suspendue à la verticale, attachée par les poignets ; en gesticulant doucement, de violentes douleurs éclatèrent le long de mes bras qui supportaient tout mon poids. Mes gémissements d’inconfort retentissaient dans l’air, et, une fois que ma vision se précisa, je constatai que j’étais enfermée dans une sorte de cylindre en verre.

De l’autre côté de la paroi, en face de moi, s’établissait un drôle d’atelier. Il y avait du matériel d’alchimie semblable à celui de Flannel, et tant d’autres choses qu’il était improbable de trouver en pleine jungle. Léon était attaché à une chaise, manifestement encore sous les effets de son coup de pelle crânien.

La silhouette de Jean Ponzdé, attirée par mes complaintes douloureuses, se pressa devant ma cage transparente.

— Oh, la voilà réveillée !
— Où sommes-nous ?
— Mais dans ma distillerie bien sûr ! Où voulez-vous que vous soyez ?

Je n’aurai pas dû baisser ma garde face à cet alcoolique notoire. Nous nous sommes faits prendre comme des kwaks.

— Et… vous accueillez souvent vos visiteurs à grands coups de pelle ?
— Ah ça… malheureusement oui, je dois bien avouer que ces derniers temps elle ne chôme pas ! C’est un bon outil ne la jugez pas si vite. Voyez le trou dans lequel vous…
— Que voulez-vous, à quoi est-ce que tout ceci rime ? L’interrompis-je.
— Argh ! Je n’ai jamais été bon en poésie… En revanche, les alcools, ça me connaît !
— C’est ce que j’avais cru comprendre oui…
— Tout petit déjà, j’avais ce goût pour…
— Excusez-moi, mais pouvez-vous m’expliquer pourquoi je suis attachée ?
— Oh mais c’est tout simple ma poulette, c’est pour ne pas que tu t’échappes quand le bouillon va te tomber dessus !
— Le… bouillon ?
— Oui cocotte, celui qui va te cuire, ahah !

En effet, non loin de ma prison de verre, un feu timoré brûlait le fond d’une énorme cuve en métal. C’est d’ailleurs à ce moment que je remarquai mon état de nudité complète. Malgré cette situation désespérée, je devais à tout prix garder mon calme et réfléchir selon les préceptes de Karolus.

Jean Ponzdé avait manifestement de funestes projets me concernant. Le détourner de son objectif n’était guère envisageable, mais en retarder l’échéance était possible. Je pouvais compter sur Léon qui, pour le moment étant hors d’état d’agir, mais également sur l’Archère et le vieil homme qui pouvaient potentiellement retrouver notre trace.

— Me cuire dites-vous ? Dans quel but ?
— Je l’ai déjà dit, pour mon eau-de-vie !
— Ne sont-ce pas des fruits, généralement, que l’on utilise plutôt que des personnes ?
— Oui, oui, des fruits… Mais regarde-toi, tu as tout l’air d’une belle prune !
— Une prune ? Oh je pense que parmi les fruits il y en a d’autres qui me siéraient mieux. N’ai-je pas le teint trop clair pour être comparé à une prune ?
— Hum… ouais pas faux, pas faux… pas la prune alors…

L’excentrique bouilleur du dimanche jaugea mon corps à travers la paroi transparente. Je ne parvenais pas à savoir s’il jouait lui aussi la comédie, ou s’il avait le cerveau fêlé.

— Un citron ? proposa-t-il naïvement.
— Diantre, un citron ? Ma peau est douce et soyeuse, et ne se compare en rien à un tel agrume…
— Rhaa ! Bon, pas le citron…

Il se mit à entamer une marche circulaire en face de moi, tout en se grattant la tête.

— Ah ! Je sais ! annonça-t-il, tout fier de sa trouvaille. Une pêche ! Douce comme une pêche !
— Oui mais…
— Non non, la pêche c’est très bien.
— Soit, admettons que je sois une pêche, mais les pêches ne parlent pas, comment expliquez-vous cela ?
— Oui ben justement hein… je trouve que tu papote un peu trop ma belle.
— Ah… certes…

Le silence, ponctué par des bouillonnements de plus en plus prégnants qui annonçaient ma cuisson prochaine, m’obligea à captiver l’attention de Jean Ponzdé.

— Et c’est donc là votre affaire : vous produisez de l’eau-de-vie à partir des honnêtes gens qui tombent dans vos pièges ?
— C’est vite dit, mais ouais c’est l’tableau.
— Et qu’a-t-elle de si particulier cette eau-de-vie pour que Judite vous en achète ?
— À ton avis cocotte ? Qu’est-ce que pourrait vouloir une si belle femme ?
— …
— Conserver sa beauté bien sûr ! Qu’y a-t-il de plus naturel que de vouloir conserver ses meilleures cartes en main ?
— Ainsi votre eau-de-vie aurait un tel pouvoir ?
— L’alcool ça conserve ! C’est bien connu !
— Je n’y crois pas un instant, si une telle boisson existait, je le saurai !
— Eh bien… disons qu’elle n’est pas encore tout à fait au point. Une recette, ça se travaille. Judite m’a aidé à m’installer, et j’ai monté cet atelier, j’ai appris quelques rudiments d’alchimie.
— C’est invraisemblable…
— Ahah, c’est vrai que je ne suis pas du métier à la base ! Mais il a bien fallu que je m’y colle pour la trouver.
— La trouver ? Qui ça ?
— L’eau-de-vie, encore et toujours, vous n’écoutez rien !
— Sauf votre respect, je n’ai pas l’impression que vous ayez le même capital beauté à conserver que Judite…
— Aïe, ça fait mal, un point pour la pêche ! Non c’est pas pour moi, c’est pour… Ahlala ça nous rajeunit pas tout ça ! C’est pour l’Amirauté d’la cité blanche, c’est la mission qu’ils m’ont donnée.
— Vous étiez dans la marine ?
— J’y suis toujours ! Capitaine Jean Ponzdé, siphonneur des cinq bouteilles. L’uniforme doit être dans un coffre là-bas…

Alors que notre capitaine éthylique cherchait ses atours, on toqua lourdement à la porte.


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Message par Scriabine le 30.03.19 4:12

Ce n’était ni le vieil homme, ni l’Archère, ni quelconque visage familier. Non, il s’agissait manifestement d’un Zoth lambda, affublé d’un traditionnel casque en bois, qui portait sur son dos un tonnelet.

— Ah, voilà la bave ! Vous tombez à pic, car j’étais en rupture pour cette cuvée ! s’enthousiasma Jean Ponzdé.

Le Zoth acquiesça mollement, en déposant le tonnelet à terre, et en tendant les mains pour récupérer son dû.

— Les Zoths ne sont pas bavards, mais ils sont bien braves ! déclara l’Ivrogne, tout en posant le tonnelet près de la marmite bouillonnante.

La phrase de Jean Ponzdé rebondit plusieurs fois dans mon esprit, jusqu’à faire émerger une idée absurde. Et si ce Zoth était ma porte de sortie ? C’était osé, mais… à ce stade de non-avancement, je n’avais guère d’autres options.

— Kubloth Koth ! criai-je, en essayant de prendre un maximum l’accent Zoth.

Le petit être remarqua alors ma présence dans le cylindre de verre, et fut piqué par l’évocation de ce patronyme. Le Capitaine déshonoré était quant à lui abasourdi par une telle prononciation venant d’une fille du continent.

— Kubloth Koth ! répétai-je. Je connais Kubloth Koth ! précisai-je, convaincue.

L’indigène interloqué fixa le propriétaire des lieux avec circonspection. Ce dernier haussa les épaules.

— Je suis la fille Castrellan ! Il me connaît, s’il vous plaît, amenez-moi jusqu’à lui, implorai-je au porteur de tonneau.
— Hum… Kubloth… Castrellan… songea-t-il à voix haute.
— Kubloth très méchant s’il apprend que cet homme m’a fait cuire ! Pas bon d’énerver Kubloth, est-il bon ?

Cette référence à l’expression orale dudit Kubloth eut un effet immédiat sur le jeune Zoth. Jeannot l’Éponge tenta bien de négocier, mais c’était trop tard. Léon, quant à lui, sortait peu à peu de son sommeil de plomb, pile au bon moment.

Le distillateur-capitaine fut contraint de céder, probablement sous la pression constante que devait représenter le peuple Zoth à la bonne tenue de ses affaires. Il me détacha à contrecœur et m’extirpa de mon éprouvette géante.

Après m’être rhabillée en vitesse, je réveillai Léon à grandes gifles.

— Allez, debout là-dedans !
— Gmph… Scriabine ?
— Remets-toi de tes émotions, car nous avons un arbre à gravir.
— Que quoi ?
— Pas le temps de t’expliquer, dis au revoir à notre ami Jean Ponzdé Léon.

Le disciple de Kaézar, encore un peu groggy, tituba jusqu’à l’extérieur, tandis que je pansais mes poignets meurtris.

En réalité, nous étions déjà dans le tronc de l’arbre, à une quinzaine de toises au-dessus du sol. Quelques percées dans l’écorce nous permettaient de contempler le haut de la jungle sombre, une anfractuosité en particulier pointait vers la source qui nous attira tantôt. Le Capitaine écervelé disposait d’un véritable poste d’observation sur les alentours.

Le jeune Zoth nous tira de notre contemplation, montrant du doigt le chemin vertigineux qui serpentait à l’intérieur du tronc, entre amas de résine séchée et structures de bois branlantes.

En chemin, une fois Léon redevenu lucide, je lui expliquai la situation. Deux hypothèses se présentèrent à nous : soit nous neutralisions ce malheureux Zoth pour regagner la jungle et le reste de l’expédition, soit nous allions à la rencontre de Kubloth dans l’espoir d’être bien accueillis, de régler la situation diplomatiquement et même d’obtenir davantage d’informations sur Jean Ponzdé.

Contrairement aux voies naturelles des enseignes, Léon pencha pour la seconde option.

— Doit y avoir une sacrée vue là-haut ! Ce serait bête de passer à côté…
— Une sacrée vue, oui…




L’ascension fut encore plus pénible que dans mes souvenirs. Il régnait une chaleur atroce au sein de ce tronc gigantesque, et le jeune Zoth, fort entraîné à l’exercice, pestait de nous voir ainsi lambiner. De plus, les volatils locaux prenaient un malin plaisir à recouvrir le chemin de leurs fientes odorantes.

Enfin, nous atteignîmes un passage qui nous sortait de cet enfer pour nous amener sur une branche intermédiaire. La brise d’altitude était fort appréciée. Après quelques pérégrinations vertigineuses, nous arrivâmes sur le ramage qui portait le village de Kubloth. La disposition de toutes ces cases, nichées çà et là entre les branchages, voire suspendues dans le vide, n’était pas sans m’évoquer certains souvenirs. Après tout, j’avais vécu ici pendant quasiment une année. Les gamins s’amusaient tranquillement avec des armes sur le chemin central et nous menaçaient gentiment, tandis que les adultes faisaient exactement la même chose. Léon, quant à lui, était subjugué par la vue imprenable que nous avions sur toute la face Ouest de l’île, bien que partiellement couverte de nuages.

Naturellement, la plus grosse de toutes les cases abritait le plus gros de tous. Le jeune Zoth qui nous accompagnait y toqua avec précaution. Le maître des lieux ventripotent ouvrit en personne. Il resta immobile sur place pendant quelques secondes, le temps que la nouvelle fasse son chemin à travers toute cette graisse.

— Tu es la fille Castrellan, n’es-tu pas ? finit-il par lâcher.
— C’est bien moi ! Nous passions dans la région, et je ne pouvais pas partir sans monter au village vous rendre visite.
— Ahah ! Les Castrellan, toujours avec la surprise hein ! Allez, entrez chez Kubloth, entrez !

Le jeune Zoth n’eut finalement pas l’occasion de bredouiller quoi que ce soit, probablement intimidé par le chef des lieux, et s’en alla sans demander son reste.

L’intérieur n’avait guère changé. Une seule pièce, centrée autour d’une grande table carrée sur laquelle trônait une sculpture en bois représentant le grand-père de Kubloth.

Sans que je ne me l’explique vraiment, la rancœur que j’avais longtemps cultivé à l’égard de l’énorme Zoth était bien légère désormais.

— Cela fait grand longtemps que l’homme Castrellan n’est plus venu me voir ! On dit qu’il est mort, ne dit-on pas ?
— Oui oui… répondirent machinalement des servants, tout en préparant diverses boissons dans un coin de la pièce.
— Assassiné il y a plus de 6 ans maintenant.
— Terrible ! Pourtant l’homme Castrellan n’était pas du genre à se faire des ennemis, était-il ?
— Il faut croire que la bonté ne plaît pas à tout le monde…
— Eh bien, qu’il se repose en terre là où il est, avec l’esprit de sa tribu.
— Dites-moi, je ne voudrais pas interrompre ces retrouvailles franchement émouvantes, mais quel genre de relation entretenez-vous précisément ? se demanda Léon tout à coup.
— Hé, qui est ce bougre, c’est ton épouseur ? Ahah !
— Je suis Léon Rouget, et nous sommes promis de longue date !
— Ah c’est bien Scriabine, tu as choisi un homme bien portant, n’as-tu pas ?
— Non je n’ai pas… Ce n’est qu’un « ami » qui m’accompagne sur l’île.
— Oh, ahah ! Mais quel plaisantin ce Rougeaud Léon, quel plaisantin !
— Il faut bien, on s’ferait drôlement chier sinon !

On vint nous servir quelques boissons chaudes à base de bourgeons macérés. La première gorgée était succulente, et toutes les autres infectes. Notamment, car un goût acre persistant s’installait en bouche.

— En fait, Kubloth m’a gardé ici pendant un an, en tant que caution sur les marchandises de mon père.
— Caution, caution… Tu utilises les grands-mots ! Nous t’avons bien traité, ne t’avons-nous pas ?
— Oui… à la hauteur de ce que peut offrir le village, je suppose…
— Ah bha ça, j’aurai bien voulu qu’on me prenne caution ou je n’sais quoi pour vivre tranquillos ici pendant un an ! imagina Léon.
— Mon cher Léon, tu n’as pas tout vu, car la spécialité du village consiste en l’extraction de la bave de Kaskargo, et lorsque les rabatteurs ramènent les bêtes au village : TOUT le monde met la main à la bave.
— Et alors, c’est ça la vie en communauté ! Ce sont ces moments qui créent des liens forts entre les individus. Bien loin des sévices du capital et de la corruption des élites !
— Quel parleur beau ce Rougeaud, quel parleur beau !
— Cela dit, je paierai cher pour voir la Scriabine à quatre pattes les mains dans la glue !
— Oh, elle n’était pas d’accord au début, l’était-elle ?
— Non…
— Mais bon, elle a fini par s’y mettre, et à la fin ça y allait gaiement, ah ça oui, gaiement !

Nous continuâmes de parler de futilités plus ou moins intéressantes, avant d’entrer plus au vif du sujet qui nous concernait.

— Ainsi vous vendez de la bave à Jean Ponzdé ?
— C’est un très gros consommateur, oh ça oui, ahah !
— Un sacré bavouz oui ! se crut bon d’adjoindre Léon, dans son patois.
— Et vous savez quel en était son usage ?
— La bave est universelle ! intemporelle ! Comme disait l’homme Castrellan, ne disait-il pas ?
— Cet homme perdu est obnubilé par une quête irréalisable, le saviez-vous ?
— Oui… oui… l’homme Ponzdé cherche… le bon mélange pour avoir la peau bien tendue, et le poil brillant. Brillant !

Khachin, la fille de Kubloth, venait de sortir de la pénombre de la pièce. Elle avait bien grandi, mais arborait toujours une mine hébétée, l’œil vide, et le nez coulant.

— Ah ! Khachin ! Voici Scriabine, tu te souviens, ne te souviens-tu pas ?

Elle hocha énergiquement la tête, menaçant la libération d’un filet de morve. Ses mains cachées dans son dos trahissaient une surprise.

— Khachin… coquine… qu’est-ce que tu caches ?

Toute « fière », elle posa avec empressement et maladresse une chiffonnade fuchsia devant moi. Le colis était peu ragoûtant, et je dus forcer le trait pour ne pas laisser transparaître une nausée certaine.

— Oh… merci, c’est pour moi ? L’interrogeai-je, en espérant que ce ne soit pas le cas.

Elle hocha vigoureusement la tête, une fois de plus.

Il ne me restait plus que la lourde tâche de déballer la chose. Connaissant l’individu, il devait probablement s’agir d’un animal mort, de graines gluantes, ou toute autre immondice des environs. Prenant mon courage à deux mains, je dénouais les nœuds grossiers uns à uns, jusqu’à découvrir une poupée en piteux état. Sous la pantoufle droite demeuraient, quasiment illisibles, les initiales S.C. C’était ma poupée, Julia.


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Message par Scriabine le 06.04.19 17:00

Notre mission ici n’avait guère plus d’intérêt. Jean Ponzdé n’était pas une menace pour la Main, connaître son existence suffisait amplement ; les dettes contractées par Judite ne seront pas honorées et cela n’aura aucune incidence sur nos affaires. Tout ce qu’il nous restait à faire, c’était de quitter Kubloth sans incident diplomatique, de retrouver le duo perdu, et de mettre les voiles loin de cette île.

Aussi, je pris soin d’entretenir longuement la conversation avec Kubloth et Léon, tout en laissant sous-entendre que nous avions des obligations et ne pouvions pas nous éterniser au village. Le chef ventripotent n’offrit pas de résistance, et proposa simplement de nous faire un tour du village.

Après la plateforme d’extraction de bave, nous passâmes à la plateforme d’entraînement. Léon ne put s’empêcher de vouloir tâter le fer avec les fiers guerriers du village. « Marteau-faucille » contre « Hache des quatre vents ». Les deux combattants luttèrent sous les encouragements bruyants de Kubloth.

Bien que cela ne lui plaisait guère, Léon feinta une chute pour laisser son opposant prendre l’avantage.

— Ahah ! Beau combat, beau combat ! s’enthousiasma l’Énorme.

Le Zoth vainqueur lança quelques hululements gutturaux en l’air, tout en brandissant sa hache lourde.

— Pas mal… déclara Léon, au sol.

Puis, comme un éclair, un trait transperça le buste luisant du combattant victorieux. Une flèche aux plumes blanches, caractéristiques de l’Archère. Dans les secondes qui suivirent, un second projectile s’enfonça dans le flanc d’un spectateur atterré.

— À LA CASE ! cria Kubloth.

Les villageois couraient dans tous les sens, pris de panique, tandis que les trois archers de la communauté cherchaient le point d’origine de ces flèches mortelles afin de riposter.

Alors que Kubloth me poussa pour me mettre à l’abri — pensant certainement qu’il s’agissait d’une attaque d’un village voisin — il écopa de la troisième flèche, dans la cuisse. Il couina comme un porkass.

— Scriabine ! entendis-je, provenant de l’entrée du village.

Le vieil ami de Papa chargeait seul, un glaive à la main.

Le quatrième trait frappa un des enfants qui auparavant jouait avec une épée au moins aussi haute que lui. Les archers remarquèrent l’Archère, postée sur une branche voisine, en train d’encocher sa cinquième flèche.

Léon me saisit par les épaules, il avait le visage couvert du sang de son défunt adversaire.

— Il faut partir ! s’exprima-t-il avec lucidité, malgré la fulgurance des événements.

Voyant que les attaquants du village n’avaient rien d’endémique à l’île, Kubloth fit rapidement le lien avec notre présence, et ordonna notre capture.

Le vieil ami de Papa avait encore de la distance à parcourir pour nous rejoindre, et des cous à trancher sur le chemin. Léon fonça donc vers l’entrée du village dans l’idée de retrouver son camarade. Il ne retint plus ses coups, et envoya les plus faibles contre le plancher.

Mais les Zoths avaient l’inconvénient de savoir tous se battre plus ou moins bien, quel que soit l’âge ou le sexe. Tant et si bien que nous nous retrouvâmes submergés, et dûmes battre en retraite sur une branche secondaire qui n’offrait qu’un très étroit passage — ce qui était en faveur de nos effectifs très réduits.

Le vieil ami de Papa, quant à lui, n’arriva pas à nous rejoindre, et fut rapidement encerclé par les villageois excédés. Le cercle se referma sur lui, tandis que nous ne pûmes que présumer de la suite.

L’Archère était affairée à abattre ses homologues qui lui causaient bien du souci, et ne pouvait manifestement plus nous sortir d’affaire. Léon fatiguait, sans compter que les Zoth, frustrés de ne pouvoir combattre qu’un à un le lutteur étranger, se mettaient à nous projeter lances et autres haches, qui se plantaient dans le bois dur de l’Arbre Hakam.

Je connaissais suffisamment ce village pour penser qu’une reddition aboutirait à une mort certaine.

— Scriabine, je te cache pas que c’est plutôt tendu là ! Me fit remarquer Léon, tout essoufflé par ses escarmouches incessantes, dont il écopait de quelques mauvais coups.
— Nous devons sauter, concluai-je sans grande conviction.
— C’est tout ce que tu as trouvé ? s’interrogea-t-il, désespéré.
— Il y a de longues lianes au bout de la branche, j’ai l’impression qu’elles descendent assez bas au-dessus d’une autre branche.
— Très bien, entoure tes paumes de tissu, et descends cette foutue liane !

Arrivée devant le tube végétal, mon idée me parut instantanément moins séduisante. Mais je n’avais plus le luxe d’avoir peur, aussi j’agrippai cette corde naturelle avec fermeté, et me projetai dans le vide.

La descente fut rapide, la liane s’avérant gluante par endroits. Je passai à côté de plusieurs branches, mais sans pouvoir m’arrêter. Puis, au bout d’un moment, cette course folle se termina dans un grand bassin formé par le nœud creux d’une branche. Les couches furent mouillées.

Je n’en revenais pas d’être toujours entière, nonobstant mes mains tremblantes et ensanglantées. En d’autres circonstances, j’aurai été abattue de voir ma chair à vif, mais en l’occurrence j’étais plutôt heureuse. La liane éprouvée se dodelinait doucement. Puis, après quelques insoutenables minutes, une masse se distingua tout en haut et glissa de plus en plus vite vers le bassin dont les eaux vertes venaient à peine de se calmer.

Le visage de Léon trahissait le même ébahissement que le mien. Mais sans plus attendre, il coupa la liane à sa base, ce qui la fit lentement dévier de sa position initiale vers le vide. Ainsi nos éventuels poursuivants auraient moins de chance à la réception. Dans un excès de soulagement, après toute cette tension, j’embrassai vigoureusement Léon avant de m’écrouler à côté de lui.


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Message par Scriabine le 22.04.19 13:03

Nous parvînmes à regagner la terre ferme sans trop de difficultés, puis l’Archère se manifesta quelques heures plus tard. Indubitablement, cette attaque surprise avait été le résultat d’un funeste quiproquo : l’Archère nous avait vu entrer au village, et voyant que nous étions menés par un Zoth armé, pensait que nous étions ses otages. Ils avaient alors élaboré un plan pour nous sortir de là, dont l’issue s’avéra funeste.

Sur le chemin du retour, je fis promettre à mes deux acolytes de ne jamais révéler les détails me concernant, et peaufinai avec eux un récit fictionnel des événements, au cas où la hiérarchie du Cœur irait investiguer davantage. Je n’avais aucun doute sur la loyauté de l’Archère, en revanche Léon…

— À une condition… se réjouit-il d’avance.
— Laquelle ?
— Un baiser au moins aussi sincère que celui de tout à l’heure…

L’Archère se mit à rosir.

— Accordée, soupirai-je.
— Quoi… si facilement ?!
— Tu n’as pas démérité, et il ne s’agit que d’un simple baiser…
— Ou bien tu tiens vraiment à ce que ton passé ne s’ébruite pas, coquine !
— Aussi… Soit, finissons-en, conclus-je, en m’approchant de lui.
— Pas si vite ! Je ne voudrais pas gâcher ce moment intime, alors que tu viens tout juste de m’en offrir un ! Un jour je viendrai te le réclamer, mais pour l’instant… repos.

Et ce bon Léon ne vint jamais le réclamer, puisque quelques mois après notre retour sur le continent, il disparut comme tant d’autres lors de la débandade de maisial 624, sans laisser de traces.

La mort concomitante de Karolus porta un coup d’estoc dans l’enseigne du Cœur, duquel elle ne se releva pas. Pendant tout ce temps, j’ai continué à faire ce que je savais le mieux faire, auprès de ces gens, certains exceptionnels, d’autres ignobles.

J’ai continué mon train de vie surréaliste, entre les petites mondanités astrubéennes de l’Hôtel Budavar, les délicieuses prestations de Monsieur Arthur, les missions chez quelques noblions, notaires ou avocats, les rencontres avec de nouveaux partenaires, et mon rabibochage avec le Mage Simon qui entreprit de me remettre à niveau.

Après toutes ces années, je n’ai plus de raisons de fuir Bonta. Astrub, que je trouvais dégoûtante à mon arrivée, était devenue ma nouvelle cité. J’y étais chez moi, et cela valait bien de perdre quelques blanches avenues.



Les petits matins nocturnes, lorsque je reviens d’un interminable dîner masqué et que je baigne dans le silence éternel de ces espaces infinis, je me laisse contempler par l’artefact de mon enfance perdue : ma poupée Julia qui trône mollement au-dessus de la penderie. Alors qu’elle me fixe de ses yeux rassurants, je revis ces moments, terribles ou précieux.



FIN


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