[RP] Scriabine Castrellan

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[RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Lun 26 Déc - 19:28





Ma poupée Julia glissait nonchalamment d’un bord à l’autre de ma petite commode. Un coup à droite, un coup à gauche. Mais quand allait-elle tomber ? C’était la question qui me brûlait les lèvres. Je demeurais assise sur mon lit, à observer ses lents va et viens provoqués par le tangage du bateau. L’ennui était profond, assommant, continu. Il n’y avait rien à faire, personne avec qui jouer, personne à embêter. Juste cette chambre minuscule, et… Julia. Et ces grincements, ces horribles grincements, je ne les supportais plus. Cela ne faisait pourtant que deux jours.

Quelle idée avais-je eu, moi, d’aller quémander à papa, de le supplier, de l’implorer de m’emmener avec lui pour son prochain voyage ? Je voulais dresser des Mufafahs moi, chasser des crustorails, et me baigner dans l’eau turquoise, pas rester cloitrée dans une prison flottante ! Papa m’avait interdit de sortir parce que c’était trop dangereux, mais j’étais une grande moi, d’abord. Mieux valait prendre le risque de sortir que d’être certaine de mourir d’ennui.

Avec ma broche dorée, je réussis à crocheter la maudite serrure qui me retenait prisonnière. Un regard à gauche, un regard à droite. Personne. J’enfilai mes pantoufles de vair, et avançai prudemment dans les couloirs étroits du ventre du navire. Pwah ! Ça puait ! Je me bouchai le nez en grimaçant, et je cherchai au plus vite un chemin menant au pont. Après avoir fait coulisser une lourde porte, j’étais enfin dehors, mes poumons pouvaient se remplir d’un air sain.

Il y avait trois gros marins qui s’étaient interrompus de discuter lors de mon arrivée.

— Mais che s’rait pas la ptite de…
— Tais-toi gros plein de soupe ! Mon père ne vous paie pas à bavasser ache que sache !
— Heu…
— Aller au boulot ! Que ça saute !
— Oui mademoiselle Castrellan…

Hihi j’étais débarrassée de ces trois-là pour le moment. Satisfaite, je me dirigeai vers le bastingage, et je plaçai ma tête entre deux poteaux pour admirer l’océan glisser sous la coque du bateau. J’aurai pu rester des heures ainsi encastrée. Mais à un moment donné, une vague un peu plus grosse souleva la coque, je me cognais le haut de la tête contre le bois de la rambarde. Ouille, ça faisait fichtrement mal.

— Ahahahah ! Se tordait de rire une jeune voix derrière moi.
— Mais qu’est-ce qui y’a ! C’pas marrant…

En réalité, ma tête était maintenant coincée, et j’avais beau tirer, elle ne venait pas ! La voix derrière moi continuait de rire de mon sort.

— Eh ben… hu… z’avez fait ma journée princesse !
— Mphm…
— Tirez point trop ! Les oreilles vont y rester ahah !
— Aide-moi donc au lieu de te moquer ! Criais-je à la mer.
— Bougez point, je vais vous y sortir princesse.

Il posa sa main crasseuse sur le bas de ma nuque. Un frisson glacial parcourut mon échine.

— Ah ! Me touche pas !
— Et comment que j’vais y faire sans y toucher ? Hein ?
— Che’pas… Mphm…

Il s’y reprit, et je dus prendre sur moi. Il exerça une pression de haut en bas, ma tête se délogea du bastingage. Je m’extirpais de ce piège de bois, et pus découvrir mon « sauveur » : un garçon pas plus haut que moi, aux manches retroussées, et au sourire béat. Je remis bien ma robe avant de le toiser :

— Pas trop tôt…
— Que tard que jamais, hein princesse ! Ahah.
— Je ne suis pas… Mphm… je ne suis pas une princesse !
— Z’en avez tout l’attirail pou’tant.
— Tss… un garçon de ton rang ne connaît rien aux princesses, c’est sûr !
— Elle y rougit la petiote, elle y rougit !
— Que nenni !
— Et qu’est-ce qui ty est, si pas d’princesse ?
— Je suis Scriabine de la famille Castrellan. Déclarais-je, non sans fierté.
— Crastellan, ouaip, c’est le patron ça… ouaip… Où qu’t’y étais sur l’rafiot depuis le début ?
— Je séjournais dans ma cabine personnelle.
— Oh, ah ouaip… cabine personnelle… rien qu’ça ! Qu’est-ce qué j’y donnerai pour y voir !
— Humph… la porte de ma cabine n’accepte que les gens d’une certaine condition…
— Ah mais j’suis d’jà béjaune moi !
— C’est gradé ça ?
— Pas qu’un peu… j’ai d’la moussaille à commander moi ! Regarde.

Le béjaune cria un nom, et un garçon un peu plus grand rappliqua.

— Tiens, t’vas m’astiquer c’te partie-là du pont, faut qu’Dame Scriabine puisse s’y voir et s’y coiffer !

J’observai la scène avec attention. Le mousse s’exécuta aussitôt et se mit à laver le pont à grande eau.

— T’vois, j’gère quelques trucs sur l’radeau !
— Tu n’es peut-être pas aussi inutile que tu en as l’air. Quel est ton nom roturier ?
— Maaaaaarco !
— Si tu fais ce que je te demande, je te montrerai peut-être ma cabine.
— Ça m’semble honnête !
— C’est entendu alors, tu seras mon valet personnel Marco !


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Dim 8 Jan - 16:53

Ce Marco s’était avéré être un précieux allié sur le bateau : il connaissait tous les coins et les recoins où se cacher, et nous avons ainsi pu jouer de nombreux tours aux gros matelots. La traversée a dès lors paru beaucoup moins longue ! J’avais fait de ce « béjaune » mon jeune homme à tout faire et il acceptait le moindre de mes caprices, sans aucune protestation.

Enfin, le sommet de l’arbre Hakam se dessinait au loin, entre les nuages immaculés. Le navire mit un temps interminable à approcher le petit port. Je fus la première à mettre pied à terre, devant papa et tout l’équipage ! L’air sentait bon le sable chaud, le sel et les palmifleurs. En relevant mes robes pour ne point les salir, je déambulais, suivie par un cortège imaginaire, sur le chemin principal du village côtier. Marco se prêtait à mon petit jeu de rôle, comme toujours.

— Faites place ! Faites place ! Faites place honorables gens de l’île, pour accueillir la haute princesse de Castrellan, bénissez vos Dieux de sa présence ! Patati et pataras pour qui genou au sable ne mettra pas !

Un régiment de trompettes tout aussi imaginaire entonnait un triomphe pour mon arrivée inespérée. Tout le monde me saluait.

Nous rattrapant dans notre zèle, un ami de papa se proposa pour nous accompagner près de la plage, tandis que des affaires ennuyeuses allaient être menées au village. J’envoyai mon valet capturer ces hideux crustorail afin de les atteler à un carrosse de fortune. Mon carrosse. Mais les crustacés ne se laissèrent pas faire, et Marco écopa de nombreuses blessures de guerre. Il saignait pour moi, peut-être était-il prêt à mourir…

Le soir, nous nous sommes tous retrouvés pour manger.

— Tenez, voilà ma fille.
— Mademoiselle… s’inclinèrent tous les gens de la pièce.

J’avançai nonchalamment jusqu’à ma place, à côté de papa. Puis je m’adressais à mon fidèle Marco qui emboitait mes pas.

— Merci Marco, tu peux disposer maintenant, va dîner aux cuisines.

L’assemblée se mit à rire, même papa. Je faisais mon effet.

— C’est bien ma fille, tu sais qu’il est important de s’entourer de gens loyaux dès le plus jeune âge, aussi bien dans tes amis que tes serviteurs.
— Oui je sais papa, Marco a failli mourir pour moi cet après-midi… Il est un peu simplet, mais il ferait tout pour me satisfaire !
— Hoho ! Attention tout de même à ce que sa loyauté ne se transforme pas en passion… susurra un personnage de l’autre côté de la table.

Papa lui jeta un regard noir, les discussions s’interrompirent, et nous continuâmes le dîner dans le plus grand des silences.

Le lendemain, l’expédition était prête à partir pour le centre de l’île. Papa m’avait dit de rester au village, mais… moi aussi j’avais envie de voir les nobles Mufafah et ces drôles de bêtes qui sautillent au bout d’une perche ; on ne m’en avait que trop parlé, maintenant je voulais voir. En plus, Marco était aussi du voyage, ils avaient besoin de lui pour porter des affaires. Je ne voulais pas rester toute seule.

Après avoir dit au revoir à mon papa, je filais me cacher sous la bâche d’un chariot, avec la complicité de mon valet marin. Que c’était excitant de transgresser les interdits ! Par contre… c’était bien inconfortable, j’avais mal aux fesses et au dos, le terrain n’était pas tout plat alors ça remuait de partout. Discrètement, je soulevais un peu la bâche pour voir l’extérieur : de grandes plaines désertes, ensemencées de longs cailloux. Je ne sais pas si c’était à cause du chariot qui vibrait, mais il me sembla que certains de ces cailloux bougeaient !

— KILIBRISS EN APPROCHE ! Hurla une voix en amont du convoi.

Tout le monde s’arrêta et se rangea près des chariots. Dès lors, on entendit plus qu’une série de « boing boing boing » et de petits cris moqueurs. J’avais trop peur pour soulever la bâche. D’un coup, un bâton s’enfonça juste à côté de moi, et je laissais échapper un cri de surprise.

Quelques instants après, plus de « boing ». Les hommes soufflèrent, soupirèrent, se mirent même à rire nerveusement.

— Vous n’avez pas entendu un cri tout à l’heure ?
— Heu ouais, je crois bien, et c’était pas un Kili…
— Ça venait de là je crois… oh, mais… petit…
— Eh bhe il a mouillé les couches le petit Marco ?

J’entendais Marco renifler doucement.

— Allons bonhomme, ça va, ils sont partis…
— Se pisser dessus, quand même…
— Oh ça va, à son âge t’aurais pas été fiérot hein !
— Par contre t’avises plus de crier comme une fillette quand on s’ra dans la jungle, pigé ? Ça pourrait t’attirer bien des emmerdes, et à tout l’monde.
— Il a pas tort, faut qu’il se ressaisisse le môme.
— Ça va ! j’ai été surpris c’est tout, ça arrive ! Se réaffirma Marco.

Le convoi se remit en marche. Comme si rien ne s’était passé.

La nuit arrivant, on fit étape à la lisière de la jungle obscure. Plutôt que de me faire découvrir par un de ces grouillots, je sortis de ma cachette comme une grande, puis me dirigeai vers le feu de camp où papa et ses hommes avaient commencé à manger. Je pris place devant l’assemblée pétrifiée de surprise.

— Qu’on m’apporte de quoi dîner, et qu'on me prépare une couche digne de ce nom pour cette nuit, j'ai passé un horrible voyage.


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Mar 10 Jan - 19:03

Ah ça, je les avais impressionné les marchands ! Mais papa... il n’était pas content, ses yeux étaient si sombres, si déçus. Mon entêtement m’avait conduit à aller contre sa volonté, ça me vexait un peu, mais c’était bien le prix à payer pour voir un peu du pays.

Il fut convenu que je resterai, car rentrer au village n’était pas envisageable, la saison des Mufafah étant déjà bien avancée. On me trouva une tente au centre du campement.

— Bien Marco, tu vas pouvoir monter la garde devant ma tente.
— Oui princesse ! Tout de suite princesse...
— On ne sait jamais, si des Kilibriss nous attaquent pendant la nuit... hihi.

Cela ne fit pas rire Marco.

— Bonne nuit, princesse.
— Hum... ah oui, au fait, merci pour cet après-midi... Sans toi, ils m’auraient trouvé et puis... ils m’auraient rapatrié...

Il me regarda avec un sourire sérieux, puis prit place devant la tente. Je me mis à devenir rouge comme un corailleur.

— Heu... bonne nuit Marco héhé...

Le lendemain matin, on pouvait sentir l’anxiété dans le cœur des mercenaires. Mais boule au ventre ou pas, il fallait continuer. Toute la troupe se remit en marche, direction la jungle.

L’air était lourd, lourd, lourd ! Je haletais, et pourtant je ne marchais point. Et les odeurs... c’était horrible ! Pire que dans la soute du bateau, il y avait de la boue, de la vase, et des fruits pourris. On entendait sans cesse des bruits de succion, des pattes ou des ailes qui se recroquevillaient, des branches craquer, et des bourdonnements agaçants. Mes cheveux se collaient sur mes joues humides, je détestais ça ! J’avais les yeux-qui-piquent, et le nez-qui-coule. Je maudissais déjà la sotte qui avait eu envie de voir du pays.

Notre morne convoi continuait sa lente course, lorsqu’un arbre sans feuillage se mit à tomber sur le premier chariot. Une dragodinde fut projetée dans les airs, avant d’être retenue par son attelage. L’arbre se releva.

— ABRAKLEUR !

Alors que l’arbre-créature lançait une branche en arrière pour préparer sa seconde attaque, deux disciples Crâ avaient déjà décoché leur flèche respective. Les deux traits se rejoignirent au centre du tronc, où ils explosèrent dans un détonant brasier. Le souffle projeta ma crinière blonde en arrière. C’était beau, et terrifiant. C’était gigantesque, et épouvantable.

L’arbre vivant ne se laissa pas faire, malgré les flammes consumant son écorce, il balaya tout à sa portée : hommes, chariot, dragodindes. Je ne pouvais plus bouger, mes yeux ne pouvaient plus se détacher du spectacle macabre. Pourtant, le gros « splotch » à côté de moi me tira de mon hypnose : un gros tas de terre, de feuilles, de fleurs, d’yeux, de bave et de tiges avait atterri dans mon carrosse. La chose ronflait et renâclait tout en maculant les planches d’une boue immonde. Surprise par mon agresseur soudain, je criai et bondis hors du chariot. Toutefois, au lieu d’atterrir sur le sol, je fus réceptionnée par une grosse tête carapacée sur pattes.

La vitesse de mon étrange monture me brisa le souffle. N’ayant que peu de points d’accroche sur cette caboche, je ne tardai pas à glisser en arrière, mais un confortable matelas emplumé me retint dans ma chute. Une douceur inespérée dans cette jungle de brutes. Les arbres, les feuillages, tout passait autour de moi à une allure vertigineuse. Le convoi était déjà complètement perdu de vue.

Après plusieurs minutes de cette course folle, mon destrier s’arrêta net. J’effectuai alors un vol plané totalement incontrôlé qui se termina dans un marais boueux. Douleur. Puanteur.

— S’pèce d’abruuuti ! Criai-je au volatile.
— Brouuuu brouuuu brouuuu

Mais c’est qu’il se payait ma tête, en plus, l’emplumé ! À son gloussement répondirent d’autres gloussements, plus aigus. En effet, tout un peloton de bitoufs juvéniles — puisque je supposais alors qu’il s’agissait bien des bitoufs dont on m’avait parlé — se mit à patauger joyeusement dans la glaise, sans manquer de m’éclabousser au passage. Argh ! J’étais hors de moi. Je tentai de me relever, mais... le grand bitouf plaça une de ses énormes pattes sur mon ventre. Sous la pression, je m’enfonçais encore un peu plus dans cette bourbe tiède.

— J’ai compris, je reste là...

Suite à quoi le temps passa, lentement. Très lentement. Pour tromper mon ennui, et éventuellement m’attirer les faveurs de la créature qui me retenait prisonnière, je me mis à jouer avec les petits bitoufs. Le jeu consistait en un parcours de saut d’obstacles — principalement constitués par mes mains et des monticules de gadoue — les meilleurs avaient le droit à mes applaudissements, et cela semblait beaucoup les amuser.

D’un coup, le « papa » ou la « maman » se redressa, puis disparut comme un éclair dans la jungle. On entendit au loin quelques hurlements. Puis silence. Puis encore des hurlements. Puis... silence.

Une forme se distingua entre les lianes et la verdure.

— Eh bien, la v’là propre ma princesse !
— Maaaaarco !


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Jeu 12 Jan - 18:56

Un homme était mort, trois étaient gravement blessés. Mais, encore une fois, il n’y avait pas de temps à perdre, il fallait avancer. Le tronc de l’arbre géant n’était plus très loin.

Sur la route, Marco me raconta avec émerveillement tout le déroulement de la bataille, tous les dangers qu’il avait affrontés pour venir me sauver.

— Et vous, princesse, que s’est-il passé avec ces bitoufs ?
— J’ai... hum, j’ai décidé d’essayer le domptage, mais force est de constater que ces oiseaux sont trop sots pour ça ! On peut les conduire vaguement, mais... le freinage manque de précision.
— Moins dociles que votre Marco, hein ?
— Et moins courageux !

Enfin, le tronc-donjon de l’arbre Hakam se dressait tel un mur devant nous. Papa avait l’air à la fois satisfait, et inquiet.

— Papa, que fait-on maintenant ?
— Maintenant ? On attend, et... on espère.

Pour une fois, la perspective d’attendre ne me posait pas de problèmes, j’avais bien besoin d’une nuit de sommeil après cette journée éprouvante.

Le lendemain, les hommes étaient affairés à construire une sorte de mur autour de notre campement, adossé contre le tronc. Il y avait des pieux et des fossés. Même Marco mettait la main à la pâte : il creusait à côté de grands gaillards avec sa petite pelle. Son jeune corps à peine musclé était luisant et enduit d’une fine crasse pas si inesthétique. Je n’avais rien à faire, alors je réquisitionnai Marco pour assouvir mon besoin de divertissement.

— Nous allons jouer à un jeu mon cher Marco.
— Un jeu ? Oh... mais j’ai laissé mon paquet de cartes fétiche sur l’rafiot... j’connais de très bons jeux de cartes, avec des mises et...
— Oh pas besoin, celui-ci se joue sans. On a juste besoin de notre tête !
— Ah sur c’terrain vous me battez d’avance princesse...
— Action ou vérité ?
— Heuuuuu...
— C’est simple, tu choisis l’un, ou l’autre...
— Action ?
— Action ? Mais on commence toujours par vérité normalement !
— Bha heuu... vous m’avez demandé de choisir, j’ai choisi !
— Bon très bien, très bien, action, soit. Voyons... Ah oui j’ai trouvé, tu vas prendre ta pelle et donner un coup dans les fesses du quartier-maître.
— QUOI ?! MAIS T’ES FOLLE ! IL VA ME TUER !
— Alors de une tu va me vouvoyer, et de deux, dans ce jeu tu es obligé de faire ce que l’autre te dit, nah.
— Meh.
— T’en fais pas... Il ne te fera jamais de mal si tu lui dis que c’est moi qui t’ai obligé à le faire.
— Vous êtes impitoyable princesse...
— Oui, et maintenant va Marco...

Je l’observai, toute jubilante, s’approcher timidement des fesses de son supérieur avec sa pelle qui tremblait entre ses mains. Il me regardait, hésitant, mais je l’encourageais avec de grands signes de main. Finalement, il se décida. Il largua la pelle bien en arrière pour avoir le plus d’élan possible, puis asséna un coup magistral dans le fessier charnu du quartier-maître. Le cri fut étouffé par son émetteur, à la place, un grognement bouillonnant prenait de plus en plus d’importance.

— MARCO ! VIENS PAR-LÀ PETIT SALOPIAUD !

Le pauvre Marco avait lâché sa pelle et courait vers moi, tout peureux. Le quartier-maître se mit devant l’entrée de notre tente, Marco réfugié derrière moi. À ce moment précis, il tenait plus de l’animal que de l’homme.

— Quartier-maître... vous me faites de l’ombre... s’il vous plaît...
— Mad'moiselle ? Et ce petit gouspin ! Il ne va pas s’en tirer comme ça lui ! Aller, viens par-là enfant de salaud !
— Vous devriez adopter un langage un peu plus châtié quartier-maître, sinon je devrais rapporter à mon cher père le vocabulaire que vous venez de m’apprendre.
— Ah que quoi ? Que non, tout va bien... mais l’ptiot... Argh ! Bon très bien, mais... attention, hein ? On bosse nous alors nous indisposez pas trop, mademoiselle...
— Nous tâcherons.

Dès qu’il fut parti, ce fut un fou rire incontrôlé qui se saisit de Marco et moi.

— Pwah ahah ! Vous avez vu sa tête quand vous avez parlé de vot' père ! Il a blanchi comme un linge ! Ahah !
— Il ne s’attendait pas à ça huhu. En tout cas, c’était un magnifique coup de pelle, je suis sûre qu’Énutrof aurait été fier de toi...
— Et comment ! J’y ai mis toute ma force ahah ! Y va boiter pendant toute la semaine maintenant !
— Huhu... hu... Tu vois, ce jeu est aussi bien que des cartes finalement, non ?
— Quand on joue avec une princesse... tout est différent !
— Aller, on continue, action ou vérité ?
— Mais... c’est pas à mon tour maintenant ?
— Hum, non, selon les règles bontariennes, celui qui commence a le droit à deux coups.
— Ah bon, d’accord.
— Alors, action ou vérité ?
— Aller, vérité pour changer !
— Ah ! Vérité, très bien, voyons ce que tu as à nous dire. Hum... Dis-moi Marco, quelle est la chose la plus honteuse que tu aies jamais faite ?
— Mettre un coup de pelle au quartier-maître ? Me faire pipi d’ssus pour sauver vos beaux yeux ?
— Réponses non valides ! Il me faut de l’inédit.
— La chose la plus honteuse... heuuuu... Ouais, ça peut-être... Haeum. Je... hum... non, pas ça.
— Aller Marco tu dois dire la vérité ! Dis-le, c’est le jeu !
— Bha... C’était au Port de Bonta, il y a quelques années. Vous savez, dans ma famille... bon... on n’a pas trop le sou quoi. Même pas du tout ahah... Heu, enfin, ce jour-là encore moins. C’était l’hiver, il faisait un froid à mourir, et puis... on avait faim quoi. Enfin vous voyez.
— Heu non, je vois pas. Aller continue, c’est quoi la suite ?
— Ben... y’avait ce boulanger quoi, le pain venait de sortir du four, ça sentait bon. Moi j’attendais dehors et puis... Ben j’ai volé une baguette, mais le boulanger m’a poursuivi, et puis... m’a rattrapé, il m’a levé par le col et m’a engueulé devant tout le monde, et puis... maman est arrivée et elle s’est mise à pleurer, et elle m’a dit plein de choses méchantes.
— Bhouuu le voleur !
— Bha oui mais... j’avais pas le choix aussi.
— Mouais... bon, ce jeu m’a bien diverti, je te libère, tu peux retourner aider les autres à creuser.
— QUE QUOI ?! Hop hop hop princesse, pas si vite, c’est à mon tour maintenant, je crois que vous m’devez bien ça, non ?
— Je ne te dois rien Marco, mais... ton comportement a été exemplaire ces derniers temps, donc à ce titre, je t’accorde un tour.
— Ahah, parfait ! Alors princesse, action ou vérité ?
— Vérité !
— Ça marche ! Hum... avez-vous déjà volé ?
— Non.
— Mais... même pas un petit quelque chose ?
— Non rien du tout ! Bon, à mon tour alors.
— Pwah mais vous avez rien dit, j’ai le droit à un deuxième, non ?
— Non non non ! Il fallait poser une question plus intelligente, nah.
— Tsss... c’pas juste.
— Action ou vérité ?
— Vérité.
— Voyons... Pourquoi tiens-tu à être mon valet personnel Marco ?
— Heuuu... Pas'que vous n’arriveriez à rien sans moi ! Ahah !
— Très drôle... mais sérieusement ?
— Sérieusement, bha... ce que j’ai dit est quand même à moitié vrai, et pis vous êtes pas laide quoi, et vot' famille a bonne réputation, et pis on s’amuse bien ensemble.
— Réponse satisfaisante.
— À mon tour ! Action ou vérité princesse ?
— Humph... on avait dit un tour seulement... Bon, action.
— Action ? Oh... eh bien... j’ai le droit de vous demander de faire quelque chose et vous le ferez, c’est ça ?
— En théorie, oui...
— Bien ! Ahah, dans ce cas princesse, je veux que vous fassiez un bisou à votre cher valet !
— Quoi ?! Mais enfin... ça ne se fait pas... comment peux-tu me demander une chose pareille ?
— C’est le jeu, vous êtes o-bli-gée ! Sinon ça veut dire que vous êtes une tricheuse...
— Moi une tricheuse ? Tsss...

Je ne pouvais pas faillir à ce jeu, non c’était impossible. Marco, très fier de son coup se mit à me singer par tout un lot de grimaces élaborées. Il finit par me tendre sa joue, impatient. Ce n’était pas dans mes habitudes, mais je devais le faire... Mon petit cœur battait fort, et je tremblai un peu. Je m’approchai de lui, à quatre pattes, ce qui fit plisser ma robe sur les coussins qui jonchaient le sol. À l’approche de son visage, je déglutis d’anxiété. Je le voyais de très près, comme je ne l’avais jamais vu, son teint était mat et basané, il portait déjà sur lui de nombreuses heures de travail au soleil, sa peau était comme parcourue de longues brûlures, de grands incendies. Ça sentait... bizarre, mais pas forcément désagréable, c’était un peu comme des noix que l’on venait de concasser, oui et des amandes, ça sentait aussi les amandes. Lui-même se rendait compte de la situation gênante dans laquelle il m’avait mise, et il se mit à rougir. Il baissa les yeux, mais je continuai ma lente approche. Mes lèvres se préparèrent à l’impact, mes paupières descendirent. Ça y est, le contact était établi, la dernière fois c’était quand nous nous étions rencontrés sur le bateau et qu’il avait dégagé ma nuque du bastingage, c'était...

D’un coup, le voile occultant de l'entrée de la tente fut soulevé.

— ILS SONT LÀ !


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Sam 14 Jan - 14:57

Le sbire qui venait de déchirer ce moment fut quelque peu surpris par la situation, mais repartit aussitôt prévenir les autres membres de l’expédition.

— Aller princesse, il faut que vous rejoigniez votre père, dépêchez-vous, je vous attends dehors !

Je demeurais seule dans la tente, le temps de me remettre de mes émotions. Puis j’enfilais une tenue plus distinguée.

Dehors, tout le monde s’agitait dans tous les sens, les officiers du navire abandonnèrent leur chemise légère au profit d’un uniforme plus protocolaire, bien que, dans la plupart des cas, largement décoloré et en besoin de raccommodages. Le reste des matelots tâcha de faire bonne figure en ajustant leurs cheveux à grand coup de mains salivées, c’était… dégoûtant. Je me chargeais d’arranger mon Marco pour ne pas avoir trop honte de lui.

Je vis papa à la porte du campement, il me fit signe de le rejoindre.

— Ah Scriabine ! Ma fille. Écoute, d’ici peu de temps, des gens vont venir ici. Puisque tu es parmi nous, je te donne l’occasion de pouvoir faire honneur à notre famille.
— Faire honneur à la famille ? Comment ?
— Ma petite… tu es déjà parfaite, si jolie. Montre-toi à mes côtés, et ces gens seront impressionnés par la finesse des hautes lignées bontariennes !
— Je ferai de mon mieux père !

C’était la première fois que papa me demandait d’agir pour la famille. C’était un sujet qui lui tenait beaucoup à cœur, il en parlait tout le temps. Aujourd’hui j’étais instituée d’une mission, je devais faire attention, je devais rendre papa fier !

Peu de temps après, les hommes formèrent une allée, tous parfaitement alignés. Papa et moi nous tenions tout au bout, les vieux amis de papa étaient à côté, et Marco derrière moi. Tout en face, un petit groupe d’individu s’extirpa du tronc de l’arbre Hakam. Il y en avait un en particulier qui se démarquait du lot par son volume, on aurait dit une grosse barrique ! Ces pauvres gens ne portaient sur eux que des haillons et des ustensiles en bois. Ils s’approchèrent, non sans méfiance, et entrèrent à l’intérieur du campement. Leurs os étaient saillants — sauf pour le gros plein de soupe — ils étaient menés par un vieux dont les côtes se discernaient nettement, et qui était parsemé de poils gris, c’était affreux.

— Où sont les gens que nous attendons, chuchotai-je à papa. Il n’y a que des manants ici.
— Ce sont eux, Scriabine. Maintenant souviens-toi de ce que je t’ai dit, pense à la famille.
— Oui papa.

Le vieil homme, dont la tête était recouverte par un masque ridicule, fit un léger signe de main, et la procession s’arrêta doucement.

— Kubloth Khoth ! C’est un honneur de vous revoir…

Le vieil homme se rangea sur le côté, et c’est le gros tonneau qui se plaça à la tête du groupe pour parler.

— L’homme Castrellan ! Ahah ! Honneur à nous aussi ! Déclara-t-il, tout en se tapant le ventre.
— Les charmes de votre île nous avaient que trop manqués, et nous nous sommes sentis obligés de revenir vous voir.
— Ahah ! Charme et pas que. L’homme Castrellan veut autre chose, ne veut-il pas ?
— Perspicace comme toujours, Kubloth.
— Debout nous discuter ?
— Non bien entendu ! Venez, je vous en prie.

Ce Kubloth posa ses yeux immondes sur moi, puis étouffa un rire gras, par une toux plus grasse encore. J’accusai une grimace de dégoût. Cela le fit encore plus rire.

Nous nous sommes alors retrouvés en comité restreint dans la tente de Papa. Il y avait beaucoup de coussins, et au centre une petite table basse où demeuraient quelques friandises.

— L’homme Castrellan n’a pas oublié comment recevoir Kubloth Khoth ! Ahah !
— Les affaires se déroulent toujours mieux lorsqu’on est à son aise.
— Et en bonne compagnie… Ahah ! Kubloth se demande, cette gamine-là, qui est-elle ?
— C’est…
— Je suis sa fille, Scriabine. On m’avait tant parlé de cette île, je voulais la voir.
— Oh… Ahah ! Et alors, comment la trouves-tu, notre île ?
— Je… hum… je l’aime beaucoup.
— Kubloth, à ce propos, votre fille a-t-elle apprécié les différentes étoffes que nous lui avions rapportées de Bonta ?
— Ahah ! Beaucoup, oui, beaucoup ! Tissu très utile pour essuyer sang… Très doux.
— Oh très bien, dans ce cas elle sera ravie d’apprendre que nous lui avons ramené un lot spécial, traité par le meilleur teinturier de Bonta, regardez par vous-même.

Papa claqua des doigts, et on fit apporter à Kubloth une caisse remplie de mouchoirs rose fuchsia. Plus tard, j’ai su que ces mouchoirs résultaient en réalité d’un échec commercial qui visait à lancer une nouvelle mode dans la cité blanche.

— KHACHIN KHOTH !

À l’appel de Kubloth, une petite fille pas plus grande que moi fit irruption dans la pièce. Elle sautillait partout, et faisait sans cesse des grimaces. Cela dit, elle ne parlait pas.

— Regarde ce que l’homme Castrellan t’a apporté cette fois ! Ahah ! Ça te plait ?

La petite jeta les étoffes en l’air tout en acquiesçant vigoureusement de la tête. Elle ramassa frénétiquement les mouchoirs roses avant de fuir de la tente.

— Toujours aussi pleine de vie !
— La vigueur de sa mère ahah !
— Bien, parlons affaires maintenant Kubloth, si vous le voulez bien.
— Oui… heu… Il faut parler, ne le faut-il pas ? Kubloth aime bien traiter avec l’homme Castrellan, ça oui !
— Et nous aimons bien traiter avec Kubloth !
— Oui… à ce sujet, les échanges habituels heu… ça va être difficile, un peu.
— Oh, vraiment ? Pourquoi donc ?
— Au village là-haut, oh oui, tout en haut là ! Hum… c’est un peu vu de haut ce que l’on fait ici-bas.
— Ah… oui, comme partout, j’imagine. Quel est le problème, exactement ?
— Ahah ! Le problème ? Hum… le problème c’est que Kubloth n’arrive pas à bien… discipliner ses voisins. Il y a… du grabuge !
— Du grabuge ? Eh bien…
— Ça va être difficile vous voyez… Kubloth a besoin de plus de pouvoir. Ahah !
— Du pouvoir ? Nous ne sommes que… d’humbles marchands, nous ne vendons pas de pouvoir hélas !
— J’aime bien l’homme Castrellan, même quand il essaye de me tourlouper ! Ahah ! Oh oui, c’est distrayant. Je veux vos bâtons de fer.
— Nos bâtons de fer ?
— Vous tranchez bien les animaux de la jungle avec, ne tranchez-vous pas ?
— Oui mais… nous n’en avons pas à vendre.
— Hé, je sais. Et je serai bien sot de vous demander ceux que vous avez avec vous en ce moment même… vous en avez besoin. Mais… Kubloth pense à plus tard, pense-t-il ? Oui ! Ahah !
— Et par rapport à ce que nous vous avions apporté aujourd’hui ?
— Kubloth ne préfère pas y toucher… du grabuge, je n’en veux pas trop pour le moment. J’en voudrai bien quand j’aurai les bâtons de fer ! Ahah !
— Je ne sais pas si nous serons en mesure de vous en apporter, c’est compliqué, ça coûte très cher à fabriquer, c’est…
— Hé, homme Castrellan, je peux payer, ne le puis-je pas ? J’ai tout ce que vous voulez, pour remplir vos radeaux jusqu’à ce qu’ils coulent ! J’ai tout accumulé pour vous hein.
— Combien de tonneaux ?
— Plus de 500.
— Hum…

Papa se mit à parler à messe basse avec ses vieux amis. Pendant ce temps, Kubloth me lança quelques regards égrillards, tout en se goinfrant des quelques sucreries disposées sur la table centrale.

— Bien, dans ce cas nous voulons 1 500 tonneaux quand nous reviendrons, dans deux mois.
— Et moi je veux 150 de vos bâtons de fer. Mais attention, il faut qu’ils tranchent ! Ahah !
— 150… c’est beaucoup, mais nous allons faire de notre mieux.
— Vous allez faire encore mieux que votre mieux, homme Castrellan ! Ahah ! Vous savez pourquoi ?
— Je vous certifie que nous allons faire le nécessaire.
— Nous allons procéder de la sorte : vous ramenez avec vous ma fille Khachin, et je garde avec moi votre gamine Scriabine. Ainsi personne ne faillira à sa tâche, faillirez-vous ? Ahah !
— QUOI ? Mais c’est inacceptable Kubloth, ce n’est pas ainsi que nous avons pour habitude de traiter ! Ne vous ai-je pas suffisamment prouvé ma confiance durant toutes ces années ?
— Pour des étoffes, des bijoux, et du « remontant » oui ! Mais pour des bâtons de fer… on ne sait pas, le sait-on ? Non ! Ahah !

J’étais estomaquée. Papa prit une grande inspiration, puis déclara :

— Très bien, c’est entendu.
— Ahah ! L’homme Castrellan est un vrai marchand ! Kubloth aurait bien festoyé avec vous, mais… il vous faut fabriquer ces bâtons et nous les amener au plus vite, ne faut-il pas ?
— Nous partons, dans ce cas.
— Et prenez bien soin de ma fille Khachin, d’accord ?

Je restai sur place, sans rien pouvoir dire. L’information ne parvenait pas à faire sens dans ma tête. Je ne comprenais plus rien. Papa… comment mon papa pourrait…

— Vous n’avez pas le droit ! S’insurgeait Marco, derrière moi.
— Bien sûr que si, répliqua papa, tout en lui assénant une puissante gifle.

Des larmes s’échappèrent de ses yeux, alors qu’il massait sa joue déjà écarlate.

— Monsieur Castrellan ! Laissez-moi au moins rester avec elle ! Je la protègerai !

Kubloth, entendant la conversation, fit un léger signe de tête, qui avait tout l’air d’être un « non ».

— Quartier-maître, récupérez votre béjaune, lâcha froidement papa.

On emmena mon Marco, mon valet personnel loin de moi. Il gesticulait dans tous les sens, il pleurait à chaudes larmes, et recevait les coups du quartier-maître vengeur.

Papa ne m’adressa aucun regard, et se contenta de déclarer sur un ton monocorde :

— Souviens-toi simplement de ce que je t’ai dit Scriabine. C’est tout.


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Mer 18 Jan - 18:36


Le pendule réalisait de lents va et viens près de la porte d’entrée. L’aiguille des minutes avançait à un rythme larvaire. Le mage Alfred avait au moins cela de magique qu’il parvenait à ralentir la course du temps. Ses cours magistraux pouvaient endormir un amphithéâtre entier plus rapidement que n’importe quel charme éniripsa. Ce soir, c’était « La désarcanisation primaire des sources alpha ». Ma mère avait insisté pour que le Mage Alfred me donne un cours particulier.

— Alors, mademoiselle Castrellan, quelles sont les cinq règles fondamentales d’une primarisation d’arcane simple ? Je m’excuse de revenir sur des notions très basiques, mais il me faut confirmer vos savoirs.
— Eh bien... hésitai-je, pour gagner le temps de la réflexion. Bien entendu la règle la plus importante de toutes est la neutralisation du milieu, pour éviter toute polarisation involontaire.
— Oui, en effet, continuez...
— Ensuite... hum... il est souvent question de... projection mentale de l’arcane recherché.
— Plus précisément de projection élémentaire de l’arcane.
— Oui, tout à fait.
— Poursuivez.
— Eh bien... Heu...
— Mademoiselle... N’oubliez pas : neutralisation, délimitation, projection, réversion, et dégradation. Ce sont là des notions que vous devriez connaître.
— Eh bien si je fais appel à vos services c’est précisément car je ne les connais pas.
— Certes... mais cela ralentit notre progression, il reste encore tant à voir pour que vous rattrapiez le niveau. Vous devez travailler vos fondamentaux.
— Je fais de mon mieux, mais j’ai d’autres prérogatives.
— Vous devez faire mieux que votre mieux Scriabine !

Mieux que mon mieux... J’avais déjà entendu cette locution douteuse quelque part. Je n’avais pas la force de lutter face au corps enseignant, je ne savais rien, ils savaient tout. J’avais beau arpenter leurs livres, écouter leurs discours, la chose ne faisait pas effet en moi. Rien ne s’inscrivait. Tout rentrait, puis tout repartait aussitôt.

La pendule me libéra de mon atroce souffrance en sonnant vingt heures. Il n’y avait plus personne à l’académie. Mes petits pas résonnaient contre les escaliers de marbre bleu, dans les immenses couloirs et les antichambres sans fin aux colonnes majestueuses. Dehors, un cocher m’attendait, c’était Alexandre.

— Montez mademoiselle Scriabine, votre père est rentré, on vous attend !

J’entrai dans l’étroite cabine, puis les deux dragodindes tirèrent le véhicule prestement sous les coups d’Alexandre. C’était une honnête personne, bien que simplette, elle servait bien ma famille, et depuis longtemps. Le carrosse se soulevait sur le moindre pavé, et le rembourrage de mon siège manquait d’opulence pour m’épargner une certaine douleur au fessier.

Le coche s’arrêta devant l’édifice familial. Pas de cortège ni de trompettes pour m’accueillir, simplement un crachin hivernal. Alexandre me porta pour que j’évite de salir mes souliers dans la boue de l’avenue, puis me déposa sous l’arche de la porte d’entrée. Je restai quelques instants à observer l’emblème des Castrellan, incrusté dans le métal brillant du heurtoir. Enfin, je me décalai, pour qu’Alexandre m’annonce.

— Mademoiselle est de retour de l’Académie !

J’entrai dans l’air chaud et parfumé de viandes cuites. Des conciliabules se firent entendre dans la salle à manger. Je donnai mon lourd manteau à Alexandre avant de me diriger lentement vers la lumière.

— […] et c’est pourquoi il n’y remettra jamais les... Oh Scriabine ! Ma fille !
— Père, Mère, mon frère, saluai-je respectueusement.
— Tu ne viens pas embrasser ton père ?

Je m’approchai doucement de lui, sans hâte ni réel intérêt. Et me laissai prendre par ses bras en mal d’affection. Il m’étreignit quelques instants avant de me libérer. Il sourit béatement sans trop savoir comment engager la conversation.

— Alors ma fille, comment se passent tes cours à l’Académie ?
— J’assiste aux cours père, je fais de mon mieux.
— Enfin tout de même, nous avons eu besoin de recourir aux service d’Albert pour l’aider à suivre le rythme, ponctua ma mère.
— Scriabine comprend vite, mais il faut lui exp...
— Tais-toi mon frère. Tu n’as aucune leçon à me faire sur ce sujet.
— Il n’y a rien de honteux à recourir aux services d’Albert, c’est un grand magicien, son savoir est l’œuvre d’une vie d’acharnement, ses enseignements sont riches. Mes enfants, si un jour on en dit autant de vous, c’est que vous aurez rendu votre père fier !
— Je crains que notre fille ne soit pas faite pour la magie.
— Non, eh bien, regarde moi, ce n’est pas dans la magie que je succède, et pourtant, je succède. Scriabine trouvera certainement un domaine où briller.
— Hier soir j’ai vu qu’un poste s’était libéré aux Chandelles, piqua mon frère.
— Oh mon fils, je t’en prie, un peu de dignité.
— Ce ne serait pas la première fois qu’une noble fille y termine...
— Ça suffit, tu quittes la table.

Mon frère emporta avec lui son sourire narquois et sa bêtise naturelle.

— Ça ne s’est toujours pas arrangé entre vous deux.
— Il ne fait pas d’effort, je n’ai pas envie d’en faire.
— Et pourtant, ton frère lui a été classé 3ème de sa promotion, avec les félicitations du jury. Il peut se permettre quelques écarts, fit remarquer ma mère.
— Allons, ne parlons pas de tout ceci maintenant, je viens de rentrer, j’aimerai juste passer du bon temps avec ma famille.
— La réussite de ton fils n’est-elle donc pas une bonne nouvelle ?
— Si, elle l’est bien entendu...

Un moment de silence prolongé se posa lourdement sur la table, ne laissant que les coups de fourchette en argent perturber la tranquillité nocturne. Mon père brisa le silence.

— Ah au fait Scriabine, je ne sais pas si tu t’en souviens, mais Marco, le valet qui te suivait il y a quatre ans, il faisait partie de l’expédition, il a bien évolué, et il a ses chances de devenir quartier-maître dans quelques années d’après ce qu’on m’en a dit.


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Sam 21 Jan - 20:13

La nouvelle avait fait son effet, unique réelle surprise de la soirée. Ce petit homme, qu’avait-il donc bien pu devenir depuis tout ce temps. Depuis toute cette histoire. J’avais acquiescé modestement, je n’avais pas encore la force de montrer de la joie véritable devant mon père, puis j’étais remontée dans mes appartements.

Le lendemain, Alexandre me conduisit à l’Académie vers dix heures. L’établissement était en effervescence.

— Scriabiiiiine !
— Ma petite Laura !
— Alors, comment ça s’est passé hier soir, ce vieux Mage Albert ne t’a pas trop endormi ?
— Pff... si tu savais ma pauvre. Il m’a parlé de ses désarcanisations alpha ou je sais pas quoi... C’était ennuyant à mourir. Et toi, tu es allée dîner chez les parents de Ricardo au final ?
— Ouiiii ! Ils sont très gentils, le père est un peu saoulant avec son « dévouement » pour Bonta, mais je crois que j’ai fait bonne impression.
— Heyy ! Mais c’est que c’est en bonne voie pour le mariage tout ça ma petite Laura !
— Carrément ! Il était trop chou mon Ricardo en plus : « tu veux que te resserves ma colombe ? » « il fait froid, je vais remettre quelques buches pour toi ma colombe »
— « Ma colombe » Ahah ! S’il savait le pauvre...
— Oh ça va hein, t’es pas mieux non plus.
— Nous sommes pareillement réparties sur ce point, je crois.
— Bon aller, la démonstration va commencer, faut qu’on se dépêche pour pas avoir les dernières places !

Nous nous dirigeâmes vers l’amphithéâtre « Saphir » ; les étudiants se massaient dans les couloirs et dans les allées. La moindre marche était prisée pour faire office de siège. Il était inconcevable que nous restions debout pendant cette démonstration. J’aperçus Ricardo et sa troupe de suiveurs qui avaient dû se lever tôt pour monopoliser un rang entier. Je fis signe à Laura de me suivre. Après plusieurs minutes à répéter sans lassitude « Pardon, pardon » à tous les obstacles humanoïdes sur le passage, nous parvînmes à son niveau.

— Hey, Ricardo !
— Salut les filles !
— J’ai cru comprendre que ça s’était bien passé avec Laura hier soir ?
— Et comment, toute la famille a été ravie de rencontrer ma colombe !
— Bonne nouvelle ! Tiens au fait, nous avons besoin de nous asseoir, et... c’est plein à craquer comme tu peux le voir.
— Ah oui... Ben heu...
— Je serai... infiniment redevable à ceux d’entre vous qui seront assez galants pour nous laisser deux sièges. Déclarais-je, tout en clignant manifestement des yeux, et en arborant un sourire aussi mièvre que faux.

Le rang fut vidé.

— Ah et au fait Alphonse, on pourrait se voir ce soir ? Demandai-je innocemment.

Le jeune homme faillit faire un malaise, mais, rattrapé par ses compagnons, se mit à acquiescer vigoureusement.
Nous pûmes nous installer tranquillement aux places de meilleure qualité. La bouille de Laura était toute vermillon, comme elle l’était toujours dans ce genre de situation.

Quelques minutes s’écoulèrent, durant lesquelles nous pouvions admirer à nouveau les riches ornements de l’amphithéâtre, incrusté de pierres faussement bleutées, et de longues fresques marines. Enfin, le Mage Simon fit irruption sur la scène principale. Il fut accueilli sous un tonnerre d’applaudissements. Sa renommée le précédait. Il agita doucement la main pour faire taire l’assemblée.

— C’est un honneur pour moi de me présenter devant la prestigieuse Académie des Lyncéens, bien que je n’y ai jamais enseigné ni appris, j’ai travaillé en collaboration avec de nombreux enseignants émérites, comme le Mage Albert ici présent.

Mon professeur particulier inclina respectueusement la tête face à cette remarque.

— Ces démonstrations sont pour nous l’occasion d’impressionner les étudiants à moindres frais, et si possible de les motiver à poursuivre dans leur voie respective ! Mais elles nous sont coûteuses sur bien des aspects, c’est pourquoi je vous demande de ne pas trop m’encourager à poursuivre plus loin les quelques folies que je m’autorise ici.

Le Mage Simon savait attiser la curiosité, et l’assemblée voulait déjà en voir plus avant même que rien n’ait été montré.

— Voir autant d’étudiants ainsi réunis me fait chaud au cœur. Il est peut-être déjà temps de rafraîchir l’atmosphère.

Le vieux magicien recula un pied pour bien asseoir ses appuis, puis ferma les yeux, tout en agitant subrepticement les doigts velus de sa main tout aussi velue.

Des cris se firent entendre tout en haut de l’amphithéâtre, des cris de surprise face à une véritable vague de froid qui déferlait sur les étudiants sans défense. Moi-même, je ne pus empêcher un frisson grimpeur de remonter le long de ma colonne vertébrale. On pouvait sentir l’essence arcanique se déverser dans la salle volumineuse.

Le Mage Simon reprit une position plus académique, avant de se mettre à rire aux éclats.

— Voyez comment un contexte et une fenêtre ouverte peuvent décontenancer toute une assemblée. La magie est un art difficile, la manipulation des masses l’est moins, et tout autant rémunératrice ! C’est bien la première des leçons à retenir pour qui veut devenir magicien.

La démonstration s’étala sur toute la journée, durant laquelle le Mage Simon entreprit de nous présenter des sortilèges plus élaborés que cette vague de froid. Notamment en matière de manipulation de l’eau et de la glace, ce qui fut concrétisé en toute fin de séance par la sculpture de Jiva dans le plus simple appareil.

Après avoir salué Laura et Ricardo, je me dirigeai vers Alphonse qui demeurait avec un air benêt entre deux couloirs.

— Aller, on y va Alphonse.
— Ah oui Scriabine, tu avais dit qu’on se verrait ce soir, je ne savais pas si…
— On va au Salon d’Annonciade.
— Ah d’accord, très bien…

Le coche d’Alexandre nous attendait sagement près des immenses portes de l’Académie. Il me fit un léger clin d’œil juste avant que je monte avec Alphonse.

Le Salon était situé un peu plus au Nord, le trajet silencieux fut terminé au bout d’une dizaine de minutes.

Je choisis une table aux jardins. On vint nous apporter quelques gâteaux, dont la fameuse spécialité de l’endroit, ainsi qu’une tasse de thé chacun. Les lieux étaient calmes et confidentiels, comme à leur habitude. Je venais régulièrement avec Laura et d’autres amies de l’Académie, il y avait tant de petits complots à mener sur les honnêtes Lyncéens.

— C’est chouette ici, j’étais jamais venu…
— Profite en bien alors, tu ne reviendras peut-être pas de sitôt.

Le pauvre était bien trop tendu pour apprécier ce trait d’esprit.

— Haeum… alors, comment as-tu trouvé le Mage Simon cet après-midi Alphonse ?
— Eh bien… c’était pas mal, un peu long, mais il a du charisme et il sait jouer avec son public, alors comparé aux cours du Mage Albert, c’était rien !
— Je suis obligée d’aller à ses cours particuliers, une horreur.
— Nous on l’a trois jours par semaine…
— Je compatis.
— Heu… tu sais Scriabine, si tu veux je peux t’aider avec les cours si tu as quelques difficultés…
— C’est gentil, mais pour le moment mon emploi du temps est plutôt « chargé ».
— Ah oui je vois…

Je pris une bonne gorgée de mon thé brûlant avant de poursuivre.

— Tiens au fait Alphonse, ton père travaille toujours à la Marine Bontarienne ?
— Hum, oui, pourquoi ?
— J’ai besoin de retrouver quelqu’un, un matelot qui pourrait intéresser mon père.
— Ah… bha oui j’imagine, vous avez besoin de… marins, c’est normal. Comment s’appelle-t-il ?
— Marco.
— Pas de nom de famille ?
— Hum… non ça j’en ai aucune idée, par contre on m’a dit qu’il était plutôt jeune, 15-17 ans environ, il fait souvent la traversé jusqu’à l’île.
— Ça devrait me suffire, j’en parle à mon père et je te tiens au courant.
— Tu es chou ! Par contre t’en parles pas trop autour de toi, je veux pas que les pestes de l’Académie en fassent leur sujet de conversation si tu vois ce que je veux dire…
— Ahah oui, Scriabine Castrellan avec un matelot, ça ferait mauvais genre.

Se rendant compte de son propos malvenu, Alphonse se rougit d’excuses. Je me contentais de lui renvoyer un sourire angélique pour le remercier par avance de son engagement. Enfin, Alexandre me rapatria à la maison familiale.

J’avais plusieurs travaux à rendre pour le lendemain, alors je montai directement dans ma chambre pour étudier. Encore des notions saugrenues qui peinaient à faire sens dans mon esprit embué par les souvenirs d’enfance.

Les gonds de la porte se mirent à grincer dans une complainte lente et atroce. C’était ma mère. Mine haute, teint blafard, rides tendues, yeux superviseurs, buste droit, petits pas, petites manières.

— Scriabine qui travaille… quelle vision inédite. Tant de nouveauté. Qui l’eut cru ?
— Est-ce pour me perturber que vous êtes venue mère ?
— Loin de là mon enfant. Bien au contraire. Je viens avec de bonnes nouvelles.
— Oh, j’ai hâte d’en prendre connaissance, mère.
— Votre père est aveuglé par un amour paternel que vous ne semblez pas partager, et cela lui brise le cœur.
— Mère ! Ne parlons pas de cela, nous avons maintes fois abordé le sujet, il est insondable ! Irrésoluble !
— Soit, ce n’est pas de cela que je suis venue parler. Son amour pour vous, disais-je, obscurcit son jugement, et il vous ménage trop.
— J’attends toujours la bonne nouvelle.
— La voilà : le fait est que ce « Kubloth » requière à nouveau votre présence sur l’île, mais votre père refuse catégoriquement de vous y emmener une fois de plus. Or, cela compromet sérieusement l’avenir de notre famille. Puisque la magie ne semble pas être votre voie, songez dès à présent un autre moyen de servir la maison des Castrellan.


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Mer 25 Jan - 17:59

Deux jours plus tard, c’était le premier examen pratique du deuxième bimestre, supervisé par le Mage Simon en personne. Aux aurores, les trente et un étudiants de ma promotion se mirent en rang dans l’arrière-cour de l’amphithéâtre « Saphir ». Deux seaux étaient disposés à nos pieds, l’un vide l’autre rempli d’eau. Nous grelotions et claquions des dents en attendant l’illustre invité de l’Académie des Lyncéens. C’est emmitouflé dans de nombreuses couches de tissu que « le » Mage nous apparut.

— J’ai déjà fait mes preuves devant vous auparavant, c’est maintenant à vous de me montrer l’étendue de vos talents.

Il souriait largement, chaleureusement.

— Bien, nous allons commencer… par toi !

Le Mage Simon désigna Lucie tout à l’extrémité de la rangée. Sa nomination soudaine la fit déglutir.

— Voyons, commençons léger, et si tu essayais de me faire une déminéralisation de cette somptueuse eau minérale qui se trouve dans ton seau ?
— Heu oui… heu… hum…

Lucie se mit en position de captation, puis marmonna quelques mots invisibles.

— Non pas comme ça, relève un peu le menton, tu t’adresses à un seau d’eau, pas au Roi de Bonta !

L’apprentie exécuta le conseil du vieux mage puis continua son manège. Une fois la captation terminée, Lucie opta pour une position d’application : bras orientés vers le seau d’eau, mains tendues, paumes à l’extérieur, pieds joints, buste légèrement incliné.

Le Mage Simon rectifia la posture de Lucie d’un coup de canne pédagogue. Celle-ci ne protesta pas et continua sa préparation minutieuse. Finalement, on put observer, l’espace d’un bref instant, le bout de ses doigts émettre une étincelle bleuâtre, accompagnée d’un « bzzz » discret.

Dubitatif, le maître magicien s’approcha du seau d’eau, y trempa un doigt qu’il porta rapidement à sa bouche, avant d’afficher une grimace propre aux vieux hommes.

— C’est un début, un bon début.
— Monsieur ? Questionna Émilien.
— Hmm ?
— À quoi nous sert le seau vide ?
— Ne soyez pas trop impatients… vous le saurez tôt ou tard.

Le Mage fit exécuter cet exercice à toute la rangée. Je m’en sortis à peu près, bien que les coups de canne se firent sentir contre mon dos pas assez droit.

— Vous savez déminéraliser, c’est un fait… Mais qu’en est-il de la projection-gel désormais ? Il faut bien que cette eau nous serve à quelque chose. Amusons-nous un peu…

Cette fois-ci il commença par l’autre bout de la rangée. Il y avait Ricardo, Laura, et… moi. Autant dire que les deux tourtereaux étaient plutôt doués, si bien que Ricardo réussit à façonner un cœur, et Laura une flèche.

— À toi maintenant, voyons de quoi tu es capable.

Je me plaçai en position d’incantation : bras gauche tendu en avant, bras droit recroquevillé près du torse. D’abord la visualisation, ensuite la sélection, puis la poussée, le façonnement, et enfin le gel. Je cernai alors le seau d’eau, j’en étudiai tous les détails, son anse de piètre facture, ses rebords usés ; puis je m’intéressai à son contenu, une eau translucide à la surface parfaitement plane. Maintenant il me fallait sélectionner un certain volume du liquide. Avec ma main droite je puisais dans les réserves bêta ; un léger sentiment de flottement s’écoula de ma nuque jusque dans l’extrémité de mon bras gauche. Tout en concentrant l’énergie de ma main gauche, je visualisais une petite sphère au centre du seau, juste en dessous de la surface. De multiples vaguelettes se formèrent alors. Je sentis l’énergie quitter mes doigts, je la sentais couler dans mon bras. Une forme s’extirpa du seau, elle était imparfaite et instable. Je fronçai les sourcils, tout en essayant d’arrondir cette difformité. Ce n’était pas simple, sitôt que j’érodais une bosse aqueuse, une autre se formait à l’opposé. Ma respiration se fit plus régulière. L’énergie coulait toujours dans mon bras. Seule cette boule disgracieuse comptait, elle absorbait mon regard, obnubilait toute mon attention.

Il fallait que cet artefact nouvellement arcanisé soit parfait. Je luttais contre des rides infinies, contre un courroux minuscule. Enfin, la chose me parut comme décente ; alors je pus l’élever. Petit à petit l’objet aqueux monta dans les airs, jusqu’à se positionner à hauteur de taille. Mon cœur se souleva aussi, après cette phase d’ascension fastidieuse l’énergie me faisait défaut. Le fluide qui parcourait mon bras gauche était devenu glacial. Cette goutte d’eau vampirisait ma force d’âme. Mais je ne pouvais pas faillir, je n’avais encore rien fait.

J’avais encore deux étapes à franchir. Une forme simple, il me fallait songer à une forme simple. Un œuf. Je ne voyais rien de plus accessible. Non seulement je devais essayer de métamorphoser ma sphère, mais de surcroît il fallait également qu’elle ne se meuve pas en l’air au gré de la brise matinale qui m’engourdissait les doigts depuis tout à l’heure. La forme s’allongeait un peu. Ma vision devint floue, je n’arrivais plus à viser mon objet. Les pulsations de mon cœur résonnèrent sourdement dans mes oreilles, une fièvre soudaine parsema mon front de gouttelettes de sueur. J’avais froid à l’extérieur, et je brûlais à l’intérieur. Mes entrailles se soulevèrent. Ma main gauche rompit le lien bêta, la droite arrêta de puiser. Incapables de faire leur office convenablement, mes jambes cédèrent, me laissant choir sur les genoux. Dans le même temps, mon petit déjeuner eut l’idée folle d’explorer le monde extérieur. Je me saisis du seau vide pour l’y déverser avec le moins de disgrâce possible.

— Voilà à quoi sert le seau vide mon garçon, déclara le Mage Simon, non sans amusement. Qu’on l’amène à l’infirmerie, il ne faudrait pas que ce pauvre enfant meure de froid.


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Dim 29 Jan - 18:26

L’incident du matin fit du bruit dans la promotion. Heureusement, je n’étais pas la seule à avoir surestimé ses réserves. Le Mage Simon était venu en personne me voir pour m’expliquer diverses choses sur la magie, et comment éviter que ce genre de problème survienne. « Le seul ennemi d’un magicien, c’est lui-même » me répéta-t-il souvent.

L’idée d’essuyer ce soir les critiques et les regards de ma mère et de mon frère me retournait à nouveau l’estomac.

À l’heure du déjeuner, Laura, Ricardo et Alphonse me rendirent visite. Ils me réconfortèrent et s’engagèrent à me donner des cours particuliers pour que nous révisions ensemble. Ce que je n’eus pas la force de refuser. Après que Laura et Ricardo se soient éloignés, Alphonse me glissa un mot concernant Marco. Son père avait retrouvé sa trace, il venait de prendre son pied et allait recevoir un complément légal ce soir au bureau de l’amirauté des sables blancs.

L’occasion était trop belle.

Étant exonérée de cours pour l’après-midi, je quittais l’établissement des Lyncéens vers 14 h. Alexandre n’était pas là, naturellement, il m’attendait pour 20 h. Au bas des escaliers trônait fièrement la Jiva de glace façonnée quelques jours plus tôt par le magicien. Les rayons du soleil ne pouvaient rien face à un tel sortilège, la beauté avait été emprisonnée dans cette enveloppe de glace.

Je me résignais donc à rejoindre le bureau de l’amirauté des sables blancs à pied. Il n’y avait pas beaucoup de monde en ville à cette heure. Les artères passantes ne comptaient qu’une poignée de badauds, de vieux couples profitant d’une marche digestive, quelques coursiers en retard, et des trios miliciens sertis d’armures luisantes. Le fond de l’air était terriblement froid, et malgré mes épaisses couches de manteau et autres fourrures, la morsure du gel avait prise sur ma peau tendre et pâle.

L’activité se faisait plus intense du côté du Port, comme toujours. Il y avait ces marchands qui criaient sans interruption leurs réductions, les matelots qui riaient fort, et la masse qui grouillait en silence. D’irréductibles clochards étaient affaissés contre les murs des bâtisses. La plupart avaient moins que moi sur le dos, et pourtant… c’était dehors qu’ils avaient élu domicile. Sans avenir, sans lendemain, dans l’indifférence.

Enfin, j’arrivai au bâtiment officiel, surmonté d’une ancre véritable et ayant probablement appartenu à un navire historique. J’entrai prestement pour ne pas mourir de froid. Un secrétaire incrusté derrière un comptoir lustré, disciple d’Osamodas, aux lunettes aussi rondes que ridicules, m’apostropha :

— Bonjour mademoiselle, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour monsieur, je… je cherche quelqu’un.
— Vous cherchez quelqu’un ? Oh, avant cela, pourriez-vous me rendre un service ?
— Hum… naturellement oui ?
— Il est possible que des plaisantins aient remplacé l’écriteau dehors, pourriez-vous aller me dire ce qu’il y est inscrit ?
— …

Je sortis pour constater que l’écriteau en question mentionnait : « Bureau de l’Amirauté des Sables Blancs »

— Il est inscrit « Bureau de l’Amirauté des Sables Blancs » monsieur.
— Mais oui ! C’est cela, il s’agit donc bien du bureau de l’amirauté, et non du bureau des renseignements. Merci, vous me soulagez d’un doute.

L’Osamodas reprit ses travaux d’écriture, me laissant pantoise face à un tel irrespect.

— Monsieur…
— Oh mademoiselle, vous êtes encore là ? En quoi puis-je vous aider ?
— Un matelot doit venir aujourd’hui pour réclamer un dû, puis-je l’attendre ici ?

Le secrétaire me regarda par-dessus ses lunettes, avant de les ôter. Il sourit machinalement.

— Enfin mademoiselle… vous l’avez pourtant bien lu cet écriteau, il ne s’agit ni du bureau des renseignements, ni d’un salon de thé. Rentrez donc chez vous, je vous en prie.
— Je connais l’officier Ronald Mane.
— Moi aussi, mais vous savez je n’ai guère le temps que l’on discute de nos relations communes. J’ai du travail, mademoiselle, si vous permettez…

Je bouillais intérieurement, j’avais envie de crier haut et fort l’injustice dont j’étais victime. J’avais envie de crier mon nom. Mais… cela n’aurait pas été pertinent. Mes petits poings se serrèrent. Je quittai le bureau en maugréant. L’air était toujours aussi froid.

Fallait-il rester ? Fallait-il partir ? Ce Marco en valait-il la peine ? Cela faisait tant d’années…

Je m’assis sur une caisse. J’essayais tant bien que mal de réchauffer mes mains avec mon souffle saccadé. Les passants me contemplaient avec étonnement. Pourquoi ne nous avait-on pas appris un sort pour avoir moins froid… Quel intérêt de savoir geler de l’eau quand les températures sont déjà négatives, hein ! Le temps passa.

Sans m’en rendre compte, j’avais sombré dans un sommeil glacé. Je me réveillai difficilement, non pas sur cette misérable caisse, mais sur un plancher imbibé d’alcool, près d’une cheminée. Tout un attroupement était positionné au-dessus de ma tête douloureuse. Il y avait de tout, du marin séduisant au marin pas marrant, de la courtisane ridiculement maquillée à la fille de joie timorée. Ils émettaient tous ensemble un galimatias incompréhensible, un imbroglio indéchiffrable.

Être le centre d’attention de ces gens-là ne me plaisait guère. Je repris mes esprits et me levai sans plus attendre. Ça tournait un peu. « Où est Marco ? » répétais-je d’une faible voix, aux différents membres de l’assemblée dépareillée. Des rires, des regards d’incompréhension, de l’indifférence. J’étais dans une vieille taverne, le bureau de l’amirauté était visible par-delà les carreaux ternes. Je me dirigeai vers la sortie, inspecter une dernière fois le bureau puis… rentrer chez moi.

Sur le pas de la porte, une petite femme croulant sous le poids des âges tira mollement mon manteau.

— C’est mon fils que vous cherchez ?


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Dim 5 Fév - 12:05

L’endroit était étriqué, et ça sentait fort. Mais au moins je ne gelais plus, et j’avais une tasse de thé pour me réchauffer les mains. La petite femme était assise en face de moi. Son large sourire modifiait toute la configuration de ses rides craquelées.

— Ainsi c’est toi Scriabine… si tu savais combien de fois Marco m’a parlé de toi quand il était plus jeune… « La Princesse ».
— Héhé, oui… c’est ainsi qu’il me surnommait…
— Vous avez vécu tant d’aventures ensemble…
— En réalité pas vraiment, mais… c’était intense…
— Oui je vois…
— À ce propos, vous savez quand est-ce que je pourrai le voir ?
— Pas ce soir en tout cas, il trouvé un nouveau travail dans la cité, mon petit Marco… Ça va lui faire du bien un peu de temps à la maison, loin des navires.
— Ah… Et il travaille où ?
— En ville, il fait de la manutention.
— D’accord… je ne vais pas vous déranger plus longtemps, mada…
— Attends petite, dis-moi, cela l’a beaucoup tracassé, et moi avec…
— Quoi donc ?
— Que s’est-il passé sur cette île avec ce Kubloth ?
— Hum…

Je n’avais pas l’intention de parler de mes péripéties avec Kubloth à cette vieille dame que je connaissais à peine.

— Bon, ça ne fait rien si tu ne veux pas en parler… je comprends, ce n’est pas toujours facile…
— Merci pour le thé madame.
— Je dirais à Marco que vous êtes passée.

Je récupérai mes habits encombrants avant de saluer une dernière fois la mère de mon ami d’enfance. Je rentrai à pas pressés vers le bâtiment majestueux de l’Académie. Le coche d’Alexandre attendait près de la statue givrée de Jiva. Je m’y engouffrai sans mot dire.

Le dîner était déjà servi, comme d’habitude. Ma mère me jeta des regards de jais. Mon père souriait bonnement. Mon frère se contentait de son usuelle suffisance.

— Petite sœur, nous discutions justement de tes performances au test de ce matin. L’illustre Mage Simon associera désormais le nom des Castrellan avec le seau à vomi.
— Lui qui nous tenait en si haute estime grâce à la carrière de ton frère… soupira ma génitrice.
— Tout ce que j’ai fait, tu le défais, avoue que c’est frustrant pour moi, petite sœur.
— Heureusement, Scriabine a une bonne nouvelle à nous annoncer, n’est-ce pas ma fille ?

Elle avait l’emprise de ma gorge, et ne se privait pas de la serrer pour son bon plaisir.

— Ah bon ? Se réveilla mon père.
— Scriabine ? Une bonne nouvelle ? En voilà un fait inédit, depuis combien de temps cela n’était-il pas arrivé ? Alexandre ! Allez donc nous chercher ce vin de Sette 609, que l’on fête dignement le retour de l’enfant prodigue.

Le valet s’exécuta. Trois paires d’yeux étaient rivées sur mes lèvres. L’une savait ce que j’allais dire, l’autre savait comment s’en moquer, et la dernière ne se doutait de rien.

— Je vous accompagne sur l’île, Père.
— Comment ? Manqua de s’étouffer le principal concerné.
— J’y retourne.
— Mais enfin voyons, c’est absurde… Pourquoi diable voudrais-tu retourner sur cette île ?!
— Père, Scriabine a pris sa décision, et ne vous en faites pas, elle saura bien s’amouracher de quelques sauvageons là-bas qui pourront la protéger.

Ma mère n’eut pas la politesse de dissimuler son sourire narquois.

— N’est-ce pas toi qui disais que Scriabine avait d’autres talents à développer que la magie ?
— Si bien entendu, mais enfin…
— Vin de Sette, millésime 609, cuvée des Dieux, s’inséra Alexandre, non sans professionnalisme.

Mon père resta de marbre, tandis qu’on lui servait son verre.

— Et toutes ces études que je t’ai payées… tous ces professeurs particuliers… Et ton année à l’Académie ?
— Notre fille a enfin compris qu’elle n’était pas un bon investissement, elle essaye de se trouver une utilité, essaye de la soutenir…
— Mais je… je ne comprends pas…
— Ne vous en faites pas, Père, tout se passera bien, et puis… vous serez là pour me protéger. Comme il y a quatre ans.

Je lui assénai un regard de plomb, presque obscurci par un voile de larmes naissantes.

Mon frère se mit à boire, tout en entonnant un chant bontarien, suivit par le fredonnement vengeur de ma génitrice. Le représentant des Castrellan, lui qui d’ordinaire brillait par sa répartie et sa parole aiguisée, se trouvait bien démunit dans pareille situation.

Je vidai le contenu de mon verre, et gagnai ma chambrée au plus tôt, pour m’enfermer dans mes tristes pensées. Ainsi ma petite vie à l’Académie allait prendre fin, toutes ses années pour rien… Au moins je serai loin d’eux, ces monstres froids, moqueurs, et sans humanité.


Plus tard, je confiais l’issue de mon sort à Laura, seul semblant d’allié dans la cité blanche. Finies les conciliabules de surface, finies les plaisanteries et les traits d’esprit, la discussion était réelle cette fois. Mon amie était au moins tout aussi accablée que moi. Je ne pensais pas que cela l’affecterait tant, après tout, les relations se font et se défont si facilement à l’Académie, j’aurai pensé qu’elle serait passée à autre chose. Cela la travaillait. Un soir, après les cours, nous nous retrouvâmes au Salon d’Annonciade.

— Scriabine, j’ai bien réfléchi, je pense avoir une solution.
— Une solution ? Je suis bien curieuse de l’entendre… me lamentai-je en touillant mollement mon thé sucré.
— Pour rester à Bonta, il te faut… un fiancé.

Je restai la regarder avec des yeux globuleux quelque temps.

— Moi, trouver un fiancé ?
— Ouiiiii !
— C’est une blague j’espère… je n’ai plus le temps pour ça…
— Je suis sérieuse : si tu trouves un bon parti, d’une bonne famille, ta mère n’aura plus d’emprise sur toi.

Je grimaçai en réfléchissant à la faisabilité de cette démarche, et aux diverses conséquences envisageables.

— Regarde, avec Ricardo nous sommes promis, et je passe déjà plus de temps chez lui que chez moi…
— Admettons… mais tu as eu de la chance d’en trouver un qui te plaise.
— Scriabine, je vais être franche, mais… tu n’auras pas ce luxe. Tu as besoin d’une main, pas d’un cœur.

Les mots de sa dernière phrase semblaient empreints d’une certaine forme de sagesse, chose inespérée venant de Laura. Cela ne faisait qu’ajouter de la gravité à ma situation.

— Et puis… tu es plutôt douée pour mener les garçons en bateau, avouons-le… cela ne devrait pas être trop difficile pour toi de berner quelques fils de haute lignée.
— « Quelques »… j’espère ne pas devoir me vendre à tous les rejetons de noble boutonneux de la cité.
— Mais… tu ne sembles pas réticente à l’idée, hein ?
— Ta proposition n’est pas dénuée de bon sens ma chère Laura.
— Hihi. Ainsi tu resteras à Bonta, et à l’Académie aussi peut-être.
— Nous verrons… mais… je suis censée partir dans deux semaines.
— Deux semaines… c’est plutôt court comme délai pour trouver un jocrisse.
— C’était une bonne idée cela dit…
— Attends Scriabine… tu imagines bien que j’ai songé à cela. Demain soir, les 3e années organisent une soirée, et comme tu le sais…
— Il y a du gratin dans le lot.
— Exact, et ils ne se gêneront pas pour inviter leurs connaissances de la haute, comme ils le font à chaque fois.
— Et où se dérouleront les hostilités ?
— Aux Chandelles.


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Re: [RP] Scriabine Castrellan

Message par Scriabine le Mer 15 Fév - 18:51

Je descendis du coche avec empressement pour me réfugier sous l’arche de l’établissement. Il pleuvait des hallebardes. De loin, Alexandre m’adressa un signe de main paternel, puis commanda ses dragodindes d’un coup sec et violent.

À côté de l’entrée étriquée, un vieil homme fumait la pipe. Il y avait dans sa démarche et son accoutrement une dimension profondément respectueuse. Il disposait d’une classe naturelle qui n’était donnée qu’à peu d’hommes.

Alors que j’essuyai consciencieusement mes pantoufles de vair, il me glorifia d’un regard furtif. Puis, esquissant un quart de sourire, il laissa un jet de fumée percer l’air humide.

— Bienvenue aux Chandelles mademoiselle, et bonne soirée.

Je m’engouffrai dans les entrailles du bâtiment. Un escalier en colimaçon, puis un couloir matelassé, quelques portes closes, et encore un escalier. Le périple débouchait sur une salle profonde, qu’une poignée de bougies peinait à éclairer convenablement. Quelques rires étouffés se faisaient entendre, quelques demi-mots, et quelques étonnements discrets. Dans le creux d’un grand sofa étaient étendus de beaux parleurs et de belles plantes. Contre les colonnes de marbre s’accoudaient des couples inattendus. Chaque visage, aussi somptueux présageait-il d’être, était couvert d’un masque plus ou moins occultant. À ce propos, un des valets de l’établissement se pressa de m’en attribuer un, et le plaça avec délicatesse contre ma figure.

On m’aiguilla vers le canapé principal. Je pris place à côté d’un jeune homme à forte stature qui semblait tout à son aise.

— Vous êtes nouvelle, très chère ?
— Curieuse, avant tout.
— C’est d’ordinaire un bien vil défaut, mais en ces lieux... une qualité recherchée.
— Et vous, plutôt curieux récidiviste, ou habitué permanent ?
— Vous aimez bien ranger les gens dans des cases, n’est-ce pas ?
— C’est un travail de longue haleine, mais on les retrouve plus facilement par la suite.

L’homme, qui avait tous les attributs corporels d’un disciple Osamodas, esquissa un sourire qu’il eut tôt fait de masquer à l’aide de sa queue dorsale.

— Dans ce cas, mettez-moi dans la case des curieux récidivistes, vous aurez moins de mal à me retrouver.
— J’en prends bonne note.
— Je crains qu’avec la suite des événements il vous soit de plus en plus difficile de prendre des notes.
— Oh vraiment ? Huhu.
— Il y a ici tant de manières différentes de s’enivrer, que l’on finit par en oublier tous les détails de la vie terrestre.
— On ne cesse de me vanter ces lieux et leur enchantement, que me feriez-vous découvrir en premier ?

Ses pupilles animales se dilatèrent légèrement lorsque son regard croisa le mien. Il laissa échapper un sourire, non dissimulé cette fois, qui découvrit une dentition immaculée et aux incisives particulièrement allongées.

— Pour une curieuse, je pense savoir ce qu’il vous faut.

Il interpela visuellement l’un des innombrables valets de l’endroit, qui se permit d’accourir à petites foulées sur notre position.

— Deux Prolégomènes, s’il vous plaît.
— Mais bien sûr, je reviens dans un instant.

Il repartit aussitôt, disparaissant dans la pénombre.

— Au fait, très chère, qu’est-ce qui a bien pu attiser votre curiosité, comment en êtes-vous venue à franchir le pas, ce soir ?
— Par ennui, principalement. Les gens que je côtoie usuellement me lassent, j’avais envie de découvrir un autre...
— Univers ?
— C’est cela.
— Vous serez surprise de constater, au fil de votre relation avec les lieux, que les gens sont les mêmes que ceux qui vous ennuient dehors, mais qu’ici... ils arborent un autre visage, un autre masque. Vous-même, moi-même... nous ne sommes pas... nous-mêmes. Le sommes-nous davantage ici que dehors ? J’aime à penser que oui.
— Votre philosophie n’est pas inintéressante.
— Deux Prolégomènes pour vous.

Le laquais des Chandelles déposa deux verres à la forme ridiculement courbée. La lueur dansante du chandelier adjacent ne permettait pas de réellement distinguer la couleur du liquide qu’ils contenaient.

— Voici une première entrée en matière, une invitation à la suite, un accueil sucré.

Tout en soulevant légèrement mon masque pour ne point qu’il y trempe, je déposai mes lèvres contre le verre froid et laissai le nectar inonder mon palais. Il y avait dans cette boisson sibylline tant d’arômes différents, aussi bien ceux qui donnaient envie de boire davantage, que ceux qui étaient si étrangers, si loin de tout repère gustatif, qu’ils surprenaient et suscitaient une vague de questionnement sur leur nature. Ce sentiment était démultiplié une fois que la liqueur avait fait son chemin, et qu’il n’en restait plus qu’une sorte de vapeur aérée en bouche, que l’on pouvait décanter quelques minutes après la dernière gorgée.

— Tout à l’heure vous étiez sise droite sur ce sofa, et maintenant... regardez comment il vient de vous absorber.
— Ces... Prolégomènes y sont probablement pour beaucoup. Ils incitent à la réflexion. Ils poussent à l’ouverture. Je ne puis que céder face à une telle invitation.
— C’est que vous en avez bien vite compris l’intérêt.
— Certes... Tout paraît bien plus moelleux dorénavant.
— Vraiment ?

Des bruits plus égayés se firent entendre près de l’entrée. Tout un groupe débarquait à grands sabots. Je reconnus une face ou deux, avant qu’ils n’enfilent leurs masques. Il s’agissait d’étudiants de troisième année de l’Académie des Lyncéens. Les valets de l’ombre adjoignirent plusieurs canapés à l’auréole centrale dans laquelle j’étais située. Ainsi les nouveaux arrivants purent trouver place, dont un jeune homme, plutôt chétif, qui se mit à ma gauche.

— Bonsoir... me signifia-t-il.

Il y avait dans cette salutation tous les indices qui montraient que cet étudiant n’avait aucune envie d’être en ces lieux, qu’il portait la misère de plusieurs mondes sur lui, et qu’il s’était déjà entraîné à réaliser un nœud de pendu.

— Bonsoir, rétorquai-je, suivie par mon voisin Osamodas, qui lui adressa un signe de main et un sourire chaleureux.

Plusieurs de ses acolytes hululèrent, et le damoiseau se mit à rougir. Je ne sais pas s’il s’agissait d’un sentiment de supériorité, ou bien de l’effet des Prolégomènes, mais je n’hésitai pas à tutoyer ce jeune homme.

— C’est ta première fois aux Chandelles ?
— Non.
— Eh bien, vois-tu, moi, c’est la première fois que je viens.
— C’est... pas pour tout le monde.
— Pas pour toi, peut-être ?
— Il y a trop de monde.
— Pourquoi es-tu là, alors ?
— Je... Je suis mes amis.
— Ce doivent être de bons amis si tu es prêt à passer un mauvais moment pour eux, lui susurrai-je à l’oreille.

Il me fit un signe de tête hésitant, puis se mit à rire maladroitement, sans grâce. Il était évident que ce jeune homme était exploité par sa troupe pour son argent, probablement celui de sa famille. C’était une belle prise, bien plus tôt que ce que j’avais imaginé. Je devais le séduire sans qu’il n’ait à en parler.

— Au moins, cela prouve que tu es dévoué, et prêt au sacrifice, une chose plutôt rare chez la jeunesse bontarienne, déclarai-je sur un ton presque surjoué, en effleurant son torse de mon index.
— Ah, peut-être... je ne l’avais pas vu sous cet angle.

Des entonnements gutturaux perturbèrent le cours de notre conversation. La « troupe » réclamait quelque chose. Plusieurs laquais de la pénombre acquiescèrent vigoureusement, avant de se dissoudre derrière les rideaux. En l’espace de quelques instants, une petite scène ovale de 15 pieds de long sur 5 de large fut aménagée au centre de l’auréole de sofas. On y déposa un lot de soieries et autres rembourrages molletonnés. Je reconnus le vieil homme qui fumait la pipe à l’entrée, cette fois-ci, il arborait un costume impeccable, témoin d’un soin séculaire, et s’approcha de l’assemblée pour laisser le timbre argentin de sa voix illuminer la soirée :

— Pour ce soir, nous avons l’illustre honneur d’accueillir aux Chandelles deux mondes qui s’affrontent : l’esprit animal des félines du Sud, et le roc inébranlable des « Craqueleurs » du Nord.

De part et d’autre de l’annonciateur défilèrent trois hommes robustes, aux muscles couverts d’une fine couche de poussière de pierre, et enserrés dans une armure en plaque couvrant leur poitrine et leurs jambes ; parallèlement, trois femmes, déguisées en disciples d’Écaflip se pressèrent à quatre pattes sur la moquette rouge, de fausses oreilles étaient dressées par-dessus leur chevelure écourtée, tandis qu’une queue factice se trainait nonchalamment derrière elles.

— Qui, de la souplesse ou de la robustesse l’emportera ? Qui de la patte soyeuse ou du poitrail de marbre triomphera ? Ils en ont fait leur jeu et rien ne va plus. Admirez.

Les combattants entamèrent une ronde intimidatrice autour de la scène, laissant le plaisir aux clients avachis d’admirer de-ci de-là les formes prononcées, et les courbes audacieuses. Manifestement, ce spectacle tant attendu était la principale raison d’être des étudiants de troisième année, tous hypnotisés par la danse des gladiateurs. Mon voisin de droite, l’Osamodas curieux récidiviste, semblait lui aussi envouté par la grâce du ballet.

Certains pinacles furent dressés avec plus de célérité que d’autres. Mais, in fine, tout succombait aux caprices des félines du Sud, qui se jouaient de l’immobilisme de leurs partenaires rocailleux. Elles dansaient et s’insinuaient entre les parois, contre les flancs abrupts, et sous les colonnes inflexibles. La bataille semblait perdue pour les craqueleurs massifs du Nord, ils n’étaient plus qu’un simple jouet pour les démones aux pattes de velours. D’un coup d’un seul, néanmoins, accompagnées du retentissement d’un tambour lointain, les montagnes se soulevèrent. Elles avaient eu le temps d’étudier l’ennemi, de le sonder, de le comprendre. L’offensive était désormais de mise, et les frêles ersatz Écaflip furent empoignées, rattrapées dans leurs élans chafouins. Tantôt par la queue, tantôt par les oreilles, on les ramena à la raison, sur terre, plaquée par les implacables happelourdes. Aux prises de la roche dure, il n’y avait plus d’échappatoire pour ces captives effarouchées dont les mièvres miaulements peinaient à effriter la sensibilité de l’adversaire. Dans un élan de victoire, les nordistes fendirent les fines lanières et déchirèrent les étoffes qui jusque-là occultaient le plus simple appareil des nymphes de la nuit. Impuissantes, tenues et détenues, elles ne purent qu’encaisser les raids répétés des soldats obstinés. Peu à peu, le calvaire des félidés se transforma en partie de plaisir : les complaintes douloureuses laissèrent place aux gémissements à peine gênés. Les colosses s’échauffaient, et retirèrent leurs armures lourdes pour donner plus efficacement la cadence aux fauves haletantes. Faute grave, puisque ces dernières, plus endurantes que robustes, profitèrent de ce laps de temps pour s’agripper à leurs ravisseurs d’argile. Elles grimpèrent et escaladèrent, si bien que certaines se retrouvèrent cuisses et jambes enserrées autour du cou de la montagne. Surpris par cette contre-attaque, les géants chancelèrent et trébuchèrent sur la scène oblongue, sur le dos, leur virilité s’exposant nettement — parfois ridicule au prorata de leur masse totale. Les insoumises ne perdirent pas de temps, et s’assirent sur le pic gonflé des lanciers antiques, le menant à leur bon gré dans telle ou telle direction, avec tel ou tel tempo.

Je détachai les yeux un instant de cet affrontement érotique. À vrai, dire cela n’émoustillait que peu de choses en moi, mais l’ensemble de mon voisinage était comme paralysé, absorbé dans ce spectacle rare et infiniment précieux.

Quelques péripéties et galipettes plus tard, la fin de l’acte ne laissait plus de doute sur les corps et les draps de soies. Avant que l’homme à la pipe ne revienne proclamer un discours de fermeture, un jeune homme fit irruption aux côtés des acteurs épuisés, à force d’applaudissements erratiques et d’un sourire aussi large que faux.

— Ma-gni-fique. Somptueux, splendide. Les mots manquent pour qualifier la prestation de ce soir. J’en suis tout retourné !

Je reconnus cette voix.

Vu la réaction des valets de l’ombre, il devait s’agir d’un habitué des lieux. Par ailleurs, il s’empara pour la suite d’un chandelier à cinq branches qui reposait sur une table basse.

— Comment vous avez… si bien représenté cette dichotomie entre le minéral et l’animal, c’était… bouleversant.

Il naviguait entre les corps parsemés de rosée.

— Non vraiment, une grande qualité pour ce soir. Particulièrement… cette montagne-là.

Il désigna un soldat, plombé au sol par la fatigue. Ce dernier se releva toutefois, par politesse, ou pour mieux accepter les compliments de l’habitué.

— Regardez cette stature, elle n’est ni trop extravagante pour nous ridiculiser, commun des mortels, ni trop banale pour nous ennuyer. Et ce teint, sous la poussière, un véritable mont bruni par le soleil ! Il me tarde de découvrir le visage de ce Dieu de la baise, pas vous ?

Des approbations fusèrent, notamment du groupe des troisièmes années.

L’habitué glissa sa main dans la nuque du craqueleur du Nord, prêt à y faire tomber le masque finement noué. Juste avant toutefois, il m’adressa à moi, précisément, un regard soutenu.

Le masque tomba sur le sol, c'était Marco.


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